Ajay Banga : Les jeunes n’ont pas de perspectives et empruntent toutes les issues
Plus de 1,2 milliard de nouveaux actifs sont attendus dans les pays en développement au cours des 10 à 15 prochaines années. Au rythme actuel, ces économies ne devraient créer qu’environ 400 millions d’emplois sur la même période.
Comment relever le défi de l’emploi des jeunes ? Cette interrogation préoccupe de nombreux gouvernements et analystes des pays en développement, ainsi que des dirigeants d’institutions internationales, tel le président du Groupe de la Banque mondiale, Ajay Banga, qui a conduit une réflexion approfondie sur la question.
Pour bien saisir l’ampleur du problème et des crises potentielles, il est essentiel de rappeler qu’au cours des 10 à 15 prochaines années, plus de 1,2 milliard de nouveaux actifs sont attendus dans les pays en développement. « Or, au rythme actuel, ces économies ne devraient créer qu’environ 400 millions d’emplois sur la même période », avertit le responsable de l’institution financière internationale dans une tribune publiée sur Bloomberg.com.
Le déficit d’emplois est un défi de plus en plus lié à la sécurité. « Ce déficit est vertigineux, et il est souvent présenté – à juste titre – comme un défi de développement. Mais c’est aussi un défi économique, et c’est de plus en plus un défi de sécurité nationale », souligne-t-il.
Ajay Banga ne considère cependant pas cette situation comme une fatalité. « Si nous investissons tôt dans les individus et leur donnons les moyens d’accéder à des emplois productifs, cette nouvelle génération pourra bénéficier de conditions de vie dignes et devenir un socle de croissance et de stabilité », affirme-t-il. À l’inverse, il prévient : « si nous n’agissons pas, les conséquences sont prévisibles : institutions sous pression, migrations irrégulières, conflits, montée de l’insécurité, alors que les jeunes, privés de perspectives, empruntent la moindre issue accessible ».
Au sein de la Banque mondiale, des efforts sont déployés pour trouver des solutions à ce problème en combinant financements publics, expertise, capitaux privés et instruments de gestion des risques autour d’une stratégie de l’emploi reposant sur trois piliers.
Le premier pilier consiste à créer les infrastructures indispensables, tant humaines que matérielles. Le président de la BM indique qu’il ne peut y avoir d’investissements privés ni d’emplois sans électricité fiable, sans transports efficaces, sans systèmes d’éducation et de santé solides. Pour lui, « bien que la reconnaissance de l’importance des infrastructures physiques soit globalement acquise, l’investissement dans le capital humain est tout autant crucial ».
Le deuxième pilier, mentionné dans sa tribune (disponible également sur le blog de la Banque mondiale), vise à établir un environnement favorable à l’entreprise. Selon lui, « des règles claires et une réglementation prévisible réduisent l’incertitude et facilitent l’activité entrepreneuriale. Les emplois naissent de l’initiative d’entrepreneurs et d’entreprises qui ont la confiance nécessaire pour investir et se développer ».
Ajay Banga est convaincu que les ressources publiques peuvent amorcer le mouvement, mais que la responsabilité principale repose sur le secteur privé, notamment sur les micro-, petites et moyennes entreprises, qui sont les plus importantes créatrices d’emplois.
Ainsi, le troisième pilier consiste à « aider les entreprises à changer d’échelle ». Il rappelle que par l’intermédiaire des branches de l’institution dédiées au secteur privé, la Banque mondiale offre des prises de participation en capital, des financements, des garanties et des assurances contre les risques politiques.
Plus largement, le président du Groupe souligne que l’organisme international se concentre « sur les domaines où le potentiel d’emploi est le plus élevé, à savoir dans cinq secteurs qui génèrent durablement des postes à grande échelle : infrastructures et énergie, agroalimentaire, soins de santé primaires, tourisme et industrie manufacturière à valeur ajoutée ».
Il prévient aussi qu’à l’horizon 2050, plus de 85 % de la population mondiale vivra dans des pays en développement, représentant « non seulement la plus vaste expansion de la main-d’œuvre mondiale jamais enregistrée, mais aussi la plus forte croissance de futurs consommateurs, producteurs et marchés ».
En attendant, peu importe la motivation (développement socioéconomique, rendement, sécurité ou altruisme), Ajay Banga affirme que « nous avons tous un rôle à jouer et tous intérêt à investir énergie et ressources dans cet effort ». Selon lui, il ne fait aucun doute que les pays en développement y gagnent, car les emplois génèrent des revenus, de la stabilité et de la dignité ; renforcent la demande intérieure et incitent les jeunes à investir dans leur avenir chez eux plutôt que de le chercher ailleurs.
Il est également persuadé que les pays développés en retirent des bénéfices. En effet, « à mesure que les économies en développement croissent, elles deviennent des partenaires commerciaux plus solides, des maillons plus résilients des chaînes d’approvisionnement et des voisins plus stables. La croissance de ces marchés élargit la demande mondiale et atténue les pressions qui alimentent une migration irrégulière et une insécurité dont les coûts économiques et politiques dépassent largement les frontières ».
Concernant le secteur privé, que ce soit pour les institutions financières ou les opérateurs, « cela représente l’une des plus grandes opportunités des décennies à venir. Une croissance démographique rapide implique une demande soutenue en énergie, systèmes alimentaires, soins de santé, infrastructures, logements et produits manufacturés ».
En conclusion, si les choix appropriés sont pris, les forces qui façonnent le monde de manière silencieuse – à commencer par la démographie – deviendront des moteurs de croissance et de stabilité plutôt que des sources de volatilité et de risque. En revanche, « si l’on ne fait pas ce qu’il faut, on continuera de courir après les crises, en se contentant de réagir dans l’urgence à des situations que l’on voyait venir depuis des années, voire des décennies ».
Alain Bouithy

