GMT+1 ou GMT : quelle heure faut-il suivre ?
Depuis 2018, le Maroc vit à l’heure GMT+1 toute l’année, un choix officialisé par le décret n°2.18.855. Une note récente du Centre africain des études stratégiques et de digitalisation (CAESD) a indiqué une perte moyenne de 19 minutes de sommeil par nuit dans l’ouest du pays, 32 minutes chez les adolescents.
Depuis 2018, le Maroc est à l’heure GMT+1 toute l’année. Cette décision, officialisée par le décret n°2.18.855, visait à simplifier la vie administrative et à rapprocher le Maroc de ses partenaires européens. Huit ans plus tard, la question de l’heure légale est devenue un sujet hautement politique. Au-delà du débat technique, se pose une question fondamentale : faut-il prioriser la compétitivité économique ou la santé des citoyens ?
Une récente note du Centre africain des études stratégiques et de digitalisation (CAESD) a ravivé la controverse. Elle confronte un “gain tactique” — la synchronisation avec l’Union européenne — à des coûts sanitaires jugés préoccupants : perte moyenne de 19 minutes de sommeil par nuit dans l’ouest du pays, 32 minutes chez les adolescents, avec un risque accru d’obésité, de diabète et de maladies cardiovasculaires. Une simple heure peut-elle vraiment avoir un tel impact ? Et qui a raison ?
**Le camp des partisans : l’économie d’abord**
Pour les partisans du GMT+1, la logique est claire : le Maroc doit rester en phase avec l’Europe. Avec un décalage horaire réduit, les entreprises d’offshoring, les centres d’appel et les services informatiques bénéficient d’un chevauchement horaire plus confortable avec des villes comme Paris, Madrid ou Berlin.
Le secteur du BPO (Business Process Outsourcing) pèse environ 10 milliards de dirhams par an et génère plus de 70 000 emplois directs. Pour ses acteurs, l’enjeu est vital : perdre une heure de synchronisation affaiblirait un secteur stratégique face à la concurrence régionale. Ils se basent également sur une étude officielle de 2019 menée par le ministère de la Réforme administrative, qui estimait des économies d’énergie de 37,6 GWh en quelques mois — soit près de 34 millions de dirhams — et une diminution significative des émissions de CO₂. L’étude concluait aussi à l’absence d’impact sanitaire majeur selon des témoignages recueillis auprès d’une quarantaine d’acteurs institutionnels. Pour ce camp, le débat est clos : l’heure marocaine doit rester connectée à l’Europe, son principal partenaire commercial représentant environ 40 % des échanges.
**Les opposants : une dette invisible sur la santé**
En revanche, médecins, chercheurs et think tanks tels que le CAESD ou l’ISFORT présentent un discours différent. Ils décrivent un “jet lag social” permanent.
Le principe est simple : le Maroc, notamment le long de sa façade atlantique, se retrouve en avance d’une heure par rapport à son heure solaire naturelle en hiver. Cela entraîne des réveils dans l’obscurité, un retard de l’exposition à la lumière matinale, et une désynchronisation progressive des rythmes biologiques. Les études internationales sur la chronobiologie — notamment celles de Till Roenneberg ou Charles Czeisler — montrent qu’un décalage régulier, même modeste, peut nuire à la qualité du sommeil et augmenter certains risques métaboliques.
La note du CAESD applique ces résultats au contexte marocain et mentionne une perte moyenne de 19 minutes de sommeil par nuit chez les adultes, et 32 chez les adolescents. Pour ces derniers, des experts craignent des retombées sur l’apprentissage, l’humeur et le poids. Des pédiatres soulignent également un autre facteur aggravant : les rythmes scolaires rigides, les périodes de Ramadan, et les hivers plus froids dans certaines régions. Pour eux, l’heure fixe accentue une fatigue déjà ressentie par de nombreuses familles.
**Une bataille de chiffres… sans données marocaines solides**
Le problème principal réside dans le fait que ni l’un ni l’autre des camps ne dispose de données locales fiables. Les partisans du GMT+1 s’appuient sur des estimations macroéconomiques, tandis que les opposants se basent sur des recherches européennes sur le “retard social”. Dans les deux cas, les preuves provenant directement du Maroc restent limitées.
À ce jour, aucune étude nationale approfondie n’a mesuré l’impact du GMT+1 sur le sommeil des Marocains par actimétrie ou suivi longitudinal. Les économies d’énergie avancées sont modestes à l’échelle nationale — certaines estimations évoquent moins de 0,2 % de la consommation globale — et leur durabilité n’est pas clairement démontrée. En d’autres termes, le débat oppose des prévisions à d’autres prévisions.
**Un choix devenu politique**
Ce qui était présenté en 2018 comme une décision technique est désormais devenu un symbole. Maintenir le GMT+1 est interprété comme une affirmation d’un ancrage économique vers l’Europe. Revenir au GMT serait perçu par certains comme un recul stratégique. Cependant, l’opinion publique semble évoluer. Des sondages récents révèlent qu’à peine un tiers des citoyens soutiennent encore l’heure permanente. Des députés ont relayé des plaintes concernant la fatigue et les accidents routiers. Le gouvernement, de son côté, reste discret.
**Quelles options ?**
Plusieurs scénarios sont envisagés, notamment un retour à l’heure solaire (GMT), un retour au système saisonnier avec changement d’heure, un maintien du GMT+1 mais avec adaptation des horaires scolaires, ou une évaluation indépendante sur deux ou trois ans. La solution la plus rationnelle serait probablement une expertise indépendante et transparente, intégrant des données économiques, énergétiques et sanitaires locales. Sans cela, le débat demeurera idéologique.
**Une heure, mais un choix de société**
En fin de compte, la question dépasse celle des aiguilles de l’horloge. Doit-on optimiser la compétitivité externe au prix d’un potentiel inconfort interne ? Ou prioriser le rythme biologique au risque d’un ajustement économique ? Le débat autour du GMT+1 agit comme un miroir des priorités nationales : productivité ou bien-être ? Alignement stratégique ou cohérence sociale ? Une heure de différence peut sembler minime. Mais dans un pays de 37 millions d’habitants, elle représente une décision politique majeure. Pour l’instant, personne ne semble prêt à trancher.
**Hassan Bentaleb**

