Albanie : L’actrice veut récupérer son visage d’avatar « ministre IA »
L’actrice Anila Bisha a saisi la justice pour récupérer le contrôle sur son image, affirmant ne jamais avoir accepté son rôle en tant que ministre par l’intelligence artificielle Diella, créée pour le portail de services publics E-Albania. Un tribunal administratif a rejeté une demande de suspension de l’utilisation de son image, tandis qu’une nouvelle plainte sera déposée, incluant une demande de dommages et intérêts d’un million d’euros.
« Je n’arrivais pas à y croire ». En Albanie, l’actrice Anila Bisha a porté une affaire devant la justice pour tenter de reprendre le contrôle sur son image. Depuis plusieurs mois, ses traits sont ceux de Diella, une intelligence artificielle présentée comme ministre des Marchés publics par le Premier ministre Edi Rama.
Elle déclare toutefois n’avoir jamais accepté ce rôle. « L’utilisation de mon image et de ma voix à des fins politiques est quelque chose de très grave pour moi », souligne l’actrice. « Les gens qui n’aiment pas le Premier ministre me détestent et cela me fait tellement mal ».
Une assistante devenue ministre
Mais comment ce double numérique a-t-il vu le jour ? Au début de l’année 2025, Anila Bisha avait donné son accord pour prêter son visage et sa voix à une assistante virtuelle destinée à E-Albania, un portail de services publics conçu pour aider les citoyens dans leurs démarches administratives. Pour créer cet avatar, elle a dû rester debout pendant des heures en parlant sans interruption. Chaque mouvement de sa bouche et chaque son devaient être captés pour que le chatbot IA, nommé Diella [Soleil en albanais], ait la capacité de répondre de manière naturelle aux requêtes des utilisateurs.
En quelques mois sur E-Albania, Diella a enregistré près d’un million d’interactions et délivré plus de 36 000 documents via la plateforme, un succès reconnu tant par le gouvernement que par les citoyens. Cela a conduit, en septembre 2025, Edi Rama à promouvoir l’assistante virtuelle au rang de ministre, promettant des appels d’offres publics « exempts de corruption à 100 % », un fléau endémique en Albanie.
« Je n’arrivais pas à y croire quand je me suis vue prononcer un discours au Parlement, quand j’ai entendu ma voix dire « je suis ministre » », confie Anila Bisha. « J’ai tellement pleuré ».
Un contrat expiré
Actrice emblématique du cinéma et du théâtre depuis des décennies, elle affirme avoir toujours ignoré que son image deviendrait celle d’une ministre et a passé des mois à tenter de contacter le gouvernement. Elle assure n’avoir signé qu’un contrat, qui a expiré le 31 décembre 2025, pour l’utilisation de son image dans le cadre des services proposés aux citoyens par E-Albania.
Lundi, une demande pour suspendre l’utilisation de son image en attendant une décision sur le fond a été rejetée par un tribunal administratif. Son avocat, Me Aranit Roshi, soutient toutefois qu’une nouvelle plainte sera déposée dans les jours à venir, incluant une demande de dommages et intérêts d’un million d’euros pour violation de ses droits à l’image. Anila Bisha est prête à porter l’affaire, si nécessaire, devant la Cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg.
Incorruptible ?
Le gouvernement a réagi par un communiqué affirmant qu’il se « réjouissait de pouvoir résoudre cette affaire une bonne fois pour toutes devant un tribunal ». En attendant, la nomination de Diella a fait l’objet de vives critiques. Des experts mettent en garde contre l’illusion d’une IA incorruptible, des juristes s’interrogent sur la légalité de cette nomination et l’opposition a saisi la Cour constitutionnelle, préoccupée par la question de la responsabilité des décisions prises par l’IA.
La situation n’a pas non plus permis de résoudre les problèmes de corruption dans le pays. Depuis décembre, la directrice du département chargé de l’IA est assignée à résidence pour des liens présumés avec une manipulation illégale de marchés publics, tandis que la vice-Première ministre Belinda Balluku, accusée de corruption dans un dossier d’octroi de marchés publics, a été suspendue fin 2025.
