Quatre ans après la guerre, l’Ukraine veut rapatrier les enfants enlevés par la Russie.
Olha a mis plus de quatre mois à économiser les 600 euros nécessaires pour réaliser le voyage afin de récupérer son fils Bohdan, déporté par les Russes depuis plusieurs mois. En quatre ans, l’UCRN a réussi à ramener « 339 enfants et jeunes » ukrainiens, retenus en Russie ou dans les territoires ukrainiens occupés.
« Tous les autres enfants étaient revenus. Mais pas le groupe de Bohdan. » Pendant sept mois, Olha a craint de ne jamais revoir son fils de 14 ans. Cette mère au foyer de Balaklia, dans l’est de l’Ukraine, a dû lutter longtemps pour retrouver et ramener l’adolescent, enlevé par les Russes quelques mois après le début de l’invasion. Une angoisse partagée par des milliers d’autres familles, alors que l’Ukraine entre dans sa cinquième année de guerre, mardi 24 février. Comme Bohdan, près de 20.000 mineurs ukrainiens ont été déportés en Russie ou dans des territoires occupés par les forces russes depuis le début du conflit, selon le décompte fourni mi-février par le Bureau du procureur général d’Ukraine.
Ce problème concerne non seulement les orphelins. Une fois arrivés dans les camps, où ils sont « rééduqués » par des leçons faisant l’apologie de la Russie, les communications des jeunes Ukrainiens avec leurs proches sont fortement limitées – lorsqu’elles sont autorisées. « Ils sont parfois déplacés d’un site à un autre, ce qui complique encore leur localisation », ajoute un enquêteur de l’IPHR.
Moscou ne tient pas de registre public des enfants emmenés sur son territoire, précise Bring Kids Back, une initiative du gouvernement ukrainien qui collabore avec des ONG et des États partenaires pour rapatrier ces mineurs. Kiev dispose également de sa propre liste, élaborée à partir des déclarations de témoins ou de proches, mais « même les familles peuvent manquer d’information », explique le site.
La Russie « crée des obstacles » à « l’obtention de renseignements [sur les enfants déportés] depuis l’extérieur du pays », dénonce Simon Papuashvili, directeur du programme pour l’Europe de l’Est de l’IPHR. « Ils essaient de les faire disparaître : il est très difficile, si ce n’est impossible, de les localiser. »
Les organisations, y compris russes, qui cherchent à recenser les enfants concernés « sont ciblées » par Moscou et « menacées », affirme le responsable. Cette absence de suivi administratif complique leur identification. « À ces âges, les visages des enfants peuvent rapidement changer et les photos ne permettent pas toujours de les reconnaître », surtout pour ceux déportés depuis plusieurs années, note Dmytro Afanasiev.
Le Kremlin n’ayant mis en place aucun programme pour faciliter le rapatriement des mineurs, leurs parents se retrouvent souvent démunis. « Beaucoup ignorent que des organisations comme la nôtre existent », indique Angelina Kasyanova, responsable des retours au sein du Réseau ukrainien pour les droits de l’enfant (UCRN). Ils tentent donc de récupérer leurs enfants par leurs propres moyens. Lorsque Balaklia a été libérée par l’armée ukrainienne le 8 septembre 2022, deux jours avant la fin prévue du séjour de Bohdan en Russie, sa mère a appris que son retour était compromis.
Il a fallu plus de quatre mois à Olha pour économiser les 600 euros nécessaires à son voyage. Elle organise tout elle-même : un périple contournant le front qui la mène de la ville voisine de Kharkiv jusqu’en Pologne, puis à travers la Lettonie, la Lituanie et l’Estonie, pour atteindre la frontière avec la Russie. Les autorités lui refusent toutefois le passage, fin janvier 2023, affirmant qu’elle est interdite d’entrée sur le territoire.
« D’après Dmytro Afanasiev, il est très difficile de se déplacer en Russie pour des Ukrainiens. » Cela sans compter ceux qui ne peuvent pas quitter le pays : « Certains hommes n’ont pas l’autorisation de partir en raison de la loi martiale, et il arrive que des enfants déportés n’aient plus que leur père ou leur grand-père en vie », souligne l’enquêteur.
Les proches des mineurs enlevés rencontrent également des difficultés administratives, qu’il s’agisse de « fournir les documents prouvant leur lien de parenté » ou de les faire traduire en droit russe. Olha n’a réussi à récupérer Bohdan qu’en mars 2023, lorsqu’une ONG lui a offert une aide juridique et l’a mise en contact avec une autre mère qui se rendait en Russie pour récupérer son fils.
Dans le processus long et difficile pour retrouver les Ukrainiens déportés, des organisations comme celle d’Angelina Kasyanova jouent donc un rôle clé. « La plupart du temps, nous identifions nous-mêmes les enfants et contactons leurs représentants légaux pour leur proposer notre aide », précise la responsable des retours pour l’UCRN. L’ONG aide les familles à « réunir les documents nécessaires » pour le rapatriement des enfants et « planifie une route sûre » pour leur évacuation. « Pour des raisons de sécurité », Angelina Kasyanova préfère ne pas divulguer de détails sur le fonctionnement exact de ces retours.
« Il peut y avoir des problèmes à n’importe quelle étape », souligne l’humanitaire. Un « souci de communication » peut compliquer la coordination entre les départs des mineurs et de leurs proches. « La Russie surveille aussi de près si les enfants vont à l’école. […] S’ils ratent ne serait-ce qu’un jour, ils peuvent être signalés aux services sociaux », ce qui « peut totalement compromettre le processus » de rapatriement, ajoute Angelina Kasyanova.
En quatre ans, l’UCRN a réussi à ramener « 339 enfants et jeunes » ukrainiens, retenus en Russie ou dans des territoires ukrainiens occupés. Cependant, la procédure est parfois presque impossible. « C’est le cas pour les très jeunes enfants (moins de 8 ans) qui ont été adoptés en Russie », regrette Angelina Kasyanova. « Il arrive qu’ils changent de nom et qu’on perde leur trace », explique Dmytro Afanasiev. L’adoption représente en outre un obstacle légal supplémentaire à leur retour dans leur pays d’origine.
D’où la nécessité de prouver « que ces enfants ont été déportés de force », martèle Nathaniel Raymond, directeur du laboratoire de recherche humanitaire de l’université de Yale, dans des propos rapportés par le Guardian. Pendant trois ans, son équipe a œuvré à recenser et identifier les milliers de jeunes Ukrainiens emmenés dans « ce qui est sûrement le plus grand enlèvement d’enfants depuis la Deuxième Guerre mondiale. » Cependant, le programme a été interrompu début 2025 à cause des coupes budgétaires fédérales ordonnées par Donald Trump.
Quatre ans après le début de l’invasion russe, les Ukrainiens manquent cruellement de moyens face à « l’ampleur des ressources nécessaires pour localiser et faciliter le retour [des mineurs], puis leur réhabilitation », insiste Simon Papuashvili. Pour le responsable de l’IPHR, il est donc crucial d’aider Kiev à « gagner la guerre ». Lorsque Moscou sera confronté à « une pression internationale constante, elle n’agira plus comme si elle était au-dessus des lois », soutient Angelina Kasyanova. « Alors, le retour [des enfants ukrainiens enlevés] deviendra bien plus simple. »
Un article écrit par Valentine Pasquesoone (France Télévisions), Marie-Violette Bernard (France Télévisions), publié le 24/02/2026 à 06h00.

