Belgique

Ania et Bendo, portraits de Belges sur le front ukrainien.

Ania a été blessée à quelques kilomètres du front et a entamé des démarches pour obtenir la nationalité ukrainienne. Bendo, âgé de quarante-huit ans, a été engagé dès les premiers jours de la grande invasion russe en 2022 et a décidé de ne plus aller combattre sur le front.


Il y a quelques mois, Ania a été blessée à quelques kilomètres du front. Une évacuation rapide vers un poste de secours, quelques semaines de rééducation, et son bras droit ne retrouve pas encore toute sa mobilité. Puis, déjà, le retour.

Elle travaille avec des drones pour fournir des renseignements et effectuer des frappes ciblées sur le terrain. Le froid s’infiltre partout et l’humidité affecte les corps. « Les conditions sont extrêmes, surtout ces dernières semaines », précise-t-elle. Dans sa voix, on ne détecte aucune plainte, mais une forme de calme déterminé. « Quand je vois les avancées sur le terrain, je me dis qu’il faut continuer. Si nous nous relâchons, nous perdrons. Donc on ne doit rien lâcher », explique-t-elle, membre de la 37e brigade d’infanterie.

Son optimisme est surprenant et presque désarmant. Bien que la guerre se prolonge et épuisent les esprits, elle semble plus ancrée que jamais. Ania fait partie des 70 000 femmes qui servent dans l’armée ukrainienne. Elle en parle avec fierté, comme d’une communauté soudée dont elle fait désormais partie. Elle est déterminée à prouver que la défense du pays n’a pas de genre.

Sur ses réseaux sociaux, Ania partage son quotidien, évoque les besoins, et incite aux dons. Elle assume aussi son double rôle de combattante et de communicante.

Il y a quelques semaines, elle a même posé pour un calendrier caritatif destiné à soutenir l’armée. Coiffée, maquillée et habillée avec soin, elle confie : « C’était comme un moment magique au cœur de la guerre », une parenthèse presque irréelle avant de se replonger dans le bruit des alertes.

La médaille est également partie intégrante de son histoire. C’est une décoration militaire ukrainienne, une première pour une femme étrangère. Elle la tient comme une reconnaissance mais aussi comme une responsabilité. « Cela représente tellement pour moi. Je me suis intégrée dans ce pays. C’est ma deuxième patrie, ma deuxième famille. Les hommes de ma brigade, ce sont mes frères d’armes. Mes frères de cœur. »

Ania a commencé les démarches pour obtenir la nationalité ukrainienne. Son engagement dépasse le simple volontariat ; il est devenu identitaire, presque intime.

Bendo, lui, a quarante-huit ans. Originaire de Saint-Josse, il s’est engagé dès les premiers jours de l’invasion russe, en 2022. Il faisait partie des tout premiers Belges à rejoindre le front. Trois ans et demi plus tard, son corps raconte encore l’histoire qu’il minimise. Il montre son certificat de combattant, l’UBD.

Les rotations se sont enchaînées. Les tranchées ont été frappées par des missiles, par des drones. Il a été blessé plusieurs fois. « Des blasts, des souffles, des déflagrations », tempère-t-il. Ce ne sont pas des blessures. « Quand tu vas dans un hôpital ici en Ukraine et que tu vois des gars qui ont perdu des membres, moi ça va. J’ai perdu quasiment mon œil gauche, mais ça va. Je suis un chanceux. »

Il répète ce mot : chanceux. Comme un mantra. Un ami français a été paralysé du bras lors de sa première rotation. D’autres sont tombés presque immédiatement. Lui ne sait plus combien de rotations il a effectuées ni combien de fois il a été touché par « tout ce qui est possible et imaginable ». Et pourtant, il n’a pas reçu un éclat de shrapnel.

« Je n’arrive pas à l’expliquer », murmure-t-il. Sa dernière blessure, selon lui, relève du miracle. Dans un bunker, soudain, il choisit de rester sur l’escalier alors qu’il s’apprête à téléphoner à sa femme. Il entend un drone, le bruit qui pique, puis l’impact, encore un blast.

Bendo est maintenant marié à Valentina, qu’il a rencontrée à l’hôpital. « Il m’a dit : ‘Embrasse-moi’. Et j’ai eu des papillons dans le ventre », se souvient-elle. Mais son sourire s’efface lorsqu’elle évoque leur quotidien. La guerre ne s’arrête pas aux blessures visibles. « Il n’est pas vraiment conscient de son syndrome post-traumatique. Pour moi, il est dans le déni. Dès qu’il apprend qu’un ami est tombé au front, c’est insupportable pour lui. »

Les nuits sont également troublées par la guerre. Bendo se réveille en suffoquant, parfois pendant deux ou trois minutes, sans réussir à reprendre son souffle. Valentina reste à ses côtés, impuissante, le voyant lutter contre un ennemi invisible. « Je ne dors pas très bien… Mais ça va… » tente-t-il de rassurer, bien que ce ne soit pas vrai. Puis il admet avoir des cauchemars et que l’alcool rouvre « les armoires », révélant des souvenirs douloureux gravés dans sa mémoire.

Valentina, pour sa part, l’aide au quotidien dans les démarches administratives et autres. « Elle me soutient, » dit-il simplement. Physiquement, il sent qu’il a atteint une limite. « Je sais que j’ai joué avec ma chance. Mais elle ne va plus me sourire. Tu ne peux pas jouer avec ton destin trop longtemps. »

Bendo choisit donc de quitter le front, mais pas l’Ukraine. Dans les jours à venir, il suivra une formation pour devenir instructeur, entraînant les nouvelles recrues de la Légion internationale. De nombreux étrangers continuent d’arriver, certains repartent blessés, et d’autres ne reviennent jamais. « Il y a peu d’internationaux qui sont restés ici trois ans et demi. Je peux ralentir un peu. Continuer mon histoire avec l’Ukraine. Mais à mon rythme. » Ralentir, transmettre, aider autrement.

Enfin, quatre ans après le début de la guerre, les Belges encore actifs se font rares. Certains sont rentrés, d’autres poursuivent leur engagement, mais différemment.

Ania avance, décorée et convaincue que l’effort doit se poursuivre jusqu’au bout. Bendo, quant à lui, met un peu de distance, conscient de ses blessures et déterminé à aider sans se briser davantage.

Deux parcours. Deux équilibres fragiles. Deux trajectoires, deux visages. Deux manières de tenir au cœur de cette même guerre.