Belgique

Numérisation de la vie quotidienne, enquête sur l’âgisme anti-vieux.

Marie-Thérèse Decker, 91 ans, est la patronne du café du Wolberg, à Arlon, où elle travaille depuis 68 ans. En 2023, l’Eurobaromètre révèle que 52% des personnes interrogées estiment avoir été discriminées en raison de leur âge.


À notre âge, on est un peu mis au rancart.

Notre enquête débute au café du Wolberg, situé à Arlon, où nous sommes accueillis par la gérante, Marie-Thérèse Decker, 91 ans. « C’est moi la petite vieille », dit-elle d’emblée, « cela fait 68 ans que je suis derrière le bar. Tant que la santé le permet, je continue à travailler. Je dis toujours que je mourrai derrière mon comptoir. »

Mercredi après-midi, les habitués sont présents, presque tous à la retraite. Ce n’est pas le cas de la doyenne, Marie-Thérèse, qui continue de travailler sans y être contrainte. Dans ce café de village, les clients échangent, refont le monde autour d’un verre. Nous en profitons pour leur demander comment ils vivent le vieillissement, à 70, 80 ans ou plus. Comment se sentent-ils suite à ce que la société pense d’eux ? « À partir du moment où on n’est plus rentable, on est un peu mis au rancart. On devient un peu une potiche qu’on met à gauche ou à droite », nous explique un client. « Je n’ai pas envie d’aller en maison de repos ». Sa voisine renchérit : « Le problème, c’est surtout avec les banques. Il n’y a plus de guichet, plus de service. Au téléphone, on nous dit de taper 1, taper 2 et puis il n’y a plus personne. Et je n’ai pas de smartphone. Je n’en veux pas. »

 » C’est ma fille qui s’occupe de tout pour moi. »

Le sujet du numérique émerge rapidement. Un par un, les clients sortent leur téléphone portable. « Voilà, c’est un ancien téléphone », montre Laurent, 80 ans. « Avec ça, je ne sais rien faire d’autre qu’appeler, si j’ai un accident ou une panne, par exemple. Pour le reste, c’est ma fille qui s’occupe de tout pour moi quand j’ai un problème. Je suis dépendant de ma fille. »

Faute de smartphone ou d’ordinateur, de plus en plus de personnes âgées se reposent sur des proche pour réaliser certaines démarches administratives ou bancaires. En dialoguant avec ces clients du café du Wolberg, plusieurs expriment leur mal-être face à cette dépendance. C’est également le cas de Marie-Thérèse, qui a dû proposer des solutions de paiement électronique à ses clients. Elle ne sait pas comment cela fonctionne et explique : « Je suis indépendante depuis presque 70 ans mais maintenant, je suis dépassée. Ceux qui veulent payer avec le téléphone le font eux-mêmes. Moi, je préfère le liquide. »

L’âgisme : la discrimination numéro un.

L’âgisme est désormais au cœur de nombreuses études scientifiques. Stéphane Adam, chercheur à l’ULiège et expert en psychologie du vieillissement, déclare : « Les personnes âgées sont trop souvent traitées comme des citoyens de seconde zone, mises à l’écart. C’est l’une des conséquences de l’âgisme. Le ‘–isme’ fait référence à d’autres formes de discrimination comme le sexisme, le racisme, l’antisémitisme… Mais ces autres formes d’exclusion ne concernent qu’une partie de la population, alors que l’âgisme touche tout le monde. » L’âgisme est partout, dans toutes les cultures. Nous sommes tous de futures ou actuelles personnes âgées, donc même jeunes, nous pouvons être concernés par l’âgisme vécu par nos parents, par exemple.

L’âgisme se classe en tête, devant le racisme et le sexisme.

L’âgisme fait l’objet de nombreuses recherches, tout comme le racisme ou le sexisme. En 2023, la Commission européenne a publié un classement des différentes formes de discrimination dans plusieurs domaines. Dans le domaine crucial de l’emploi, cet Eurobaromètre révèle que 52 % des personnes interrogées estiment avoir été discriminées à cause de leur âge. Stéphane Adam précise : « On aurait plutôt pensé que les personnes les plus discriminées en Europe seraient celles d’origine étrangère, surtout avec les vagues d’immigration et la montée de l’extrême droite. Pourtant, non, l’âgisme arrive en pole position, suivi souvent du sexisme et du racisme. Quand on parle de discrimination liée à l’âge, cela concerne des personnes de plus de 55 ans. »

L’âge est en première ligne, devant le racisme et le sexisme.

L’âgisme est actuellement l’objet de diverses études, au même titre que le racisme et le sexisme. En 2023, la Commission européenne a mis en avant une enquête révélant que 52 % des personnes interrogées ont subi de la discrimination liée à leur âge dans le domaine professionnel. Stéphane Adam note : « L’âgisme arrive en tête, devant le sexisme et le racisme. »

Le numérique, principal vecteur de discrimination liée à l’âge.

En novembre 2025, Unia, le centre pour l’égalité des chances, a réalisé une étude sur les discriminations fondées sur l’âge. 2500 personnes, de 16 à 80 ans, ont été interrogées. Le premier constat confirme les études européennes : les personnes âgées sont la catégorie de population la plus discriminée. Mais dans quels secteurs de la société les seniors sont-ils le plus exclus ? Les participants à l’étude d’Unia ont été interrogés sur le travail, le logement, les services, la digitalisation, les soins de santé et la mobilité.

Selon l’étude, c’est la numérisation de la société qui cause le plus de discrimination envers les seniors. Pour Laura Berthoud, chercheuse à Unia, cette situation est préoccupante : « Après 51 ans, 36 % des personnes interrogées signalent une discrimination liée à leur âge. Ce chiffre grimpe à 42 % chez les plus de 71 ans. Et près de la moitié, 46 %, des plus de 81 ans se sentent exclus en raison de la digitalisation. » Cette « fracture numérique » touche tous les aspects de la vie quotidienne. La chercheuse ajoute : « On parle de services financiers, administratifs et de mobilité. La numérisation affecte désormais tous les domaines de la vie et cela prend une ampleur énorme. »

Les personnes âgées, nouvelles victimes d’exclusion bancaire.

Des associations de défense des seniors ont remarqué que de plus en plus de personnes âgées se font exclure de leur banque.

Yannick Broigniez, 76 ans, vit seule dans son petit appartement à Uccle. Il y a deux ans, elle a reçu un courrier de sa banque dont les conséquences ont été désastreuses. Elle raconte : « Je reçois un recommandé et je vais à la poste. J’étais surprise, c’était ING, ma banque. J’ouvre le courrier et on m’annonce que, dorénavant, je ne ferai plus partie de la clientèle ING. Éjectée. J’ai failli faire un malaise car j’étais sidérée d’être mise à la porte après tant d’années. »

Yannick était cliente chez ING depuis 50 ans. Elle ne comprend pas pourquoi ce contrat a été rompu : « Je n’ai jamais eu de problème. J’ai fait mon prêt hypothécaire chez eux. » Elle soupçonne qu’ING a mis fin à son contrat en raison de son âge. Bien qu’elle n’ait aucune preuve, elle n’a pas d’autre explication. Elle poursuit : « Il n’y avait que ma pension qui était versée sur ce compte. Mais je pense qu’ils ne s’y intéressent plus. J’estime qu’à l’époque où j’ai fait mon prêt hypothécaire, ils ont bien gagné leur vie. Mais je ne suis pas la seule, d’autres personnes de mon âge racontent la même chose. Quand on devient vieux, on n’intéresse plus personne, sauf si on a beaucoup d’argent. »

Les banques ne sont pas obligées de justifier une rupture de contrat.

En 2023, ING a informé Yannick par courrier que la rupture de contrat est définitive et que rien n’oblige les banques à expliquer leur décision.

Nous avons contacté ING. Leur porte-parole a confirmé que la banque avait agi légalement. Tant le client que la banque pourraient mettre fin à leurs relations sans avoir à justifier leur décision. Concernant le dossier personnel de Yannick, ING précise : « Sans rentrer dans les détails confidentiels, la raison de rupture de la relation commerciale avec Mme Broigniez est d’ordre relationnel. Il n’y a, en aucun cas, de lien avec l’âge de notre cliente. »

Exclue de sa banque puis fichée à la Banque Nationale de Belgique : la double peine pour Yannick.

Yannick ouvrira finalement un compte dans une autre banque, mais ses problèmes ne sont pas terminés. À la fermeture de son compte ING, il présente un léger découvert, dû à un dernier ordre permanent intervenu avant la clôture. Ignorant ce découvert, elle a été fichée à la Banque Nationale : « À cause de cet ordre permanent, je me suis retrouvée en négatif. Maintenant, je suis fichée. Cela signifie que si mon frigo me lâche et que je veux en acheter un nouveau en mensualités, c’est non. »

Combien de seniors font face à ces exclusions bancaires et pourquoi ont-ils été éjectés ? Il n’existe aucune statistique mais les associations militantes ont eu vent de plusieurs cas similaires. Elles sont convaincues que l’âge des clients a joué un rôle.

Manu Dias est le « M. Numérique » du Gang des Vieux en Colère, un mouvement qui compte 17 000 sympathisants et milite pour les droits des personnes âgées. Il a observé une augmentation des exclusions bancaires : « Nous avons reçu plusieurs témoignages spontanés, sans que nous ayons à les solliciter, de personnes exclues, chez ING, BNP ou d’autres banques. Notre théorie est que les banques veulent se débarrasser des clients ayant peu de revenus. »

Sans preuves formelles, ces exclusions liées à l’âge demeurent cependant une hypothèse invérifiable.

Ombudsfin, l’organisme de médiation du secteur bancaire, a reçu près de 200 plaintes en 2025, mais aucune ne permet d’établir un lien entre l’âge et une exclusion bancaire.

Mise sous protection judiciaire pour cause de déconnexion numérique.

Ces dernières années, les banques belges ont fermé près de la moitié de leurs agences, et celles qui restent ne sont accessibles que sur rendez-vous. La plupart des opérations nécessitent aujourd’hui un ordinateur ou un smartphone. Pour les personnes âgées déconnectées, il est devenu presque impossible de réaliser seules leurs opérations bancaires. Cette perte d’autonomie peut représenter un danger pour certains seniors.

Vincent Delforge, juge de paix, doit se rendre dans une maison de repos pour rencontrer une dame de 75 ans. À la lecture du dossier, il soupçonne que cette personne est en danger, au moins financièrement, incapable d’effectuer seule ses opérations bancaires.

Le juge Delforge apprend que cette dame a perdu son compagnon récemment, la personne s’occupant auparavant de ses affaires. La dame, qui souffre d’un syndrome de Diogène, a accumulé d’innombrables objets et déchets. Elle a été placée dans une maison de repos où les services sociaux ont découvert son incapacité à réaliser ses propres opérations bancaires. Le juge doit la rencontrer pour en apprendre davantage.

À la maison de repos, il discute avec l’assistante sociale, la nièce de la dame et son avocat. Conscient de la difficulté de la situation, il s’adresse à la dame avec respect et amitié. Elle confie : « J’étais prof de langues, anglais et allemand. J’ai 75 ans. Pour mes comptes, j’ai un simple téléphone, pas de smartphone. Donc, je ne sais faire aucune opération bancaire. Comme c’était compliqué, je faisais confiance à mon chauffeur de taxi habituel pour faire mes courses ou des versements occasionnels. »

Pour le juge, c’est compliqué. Bien que la dame conserve ses facultés cognitives, elle se met en danger financièrement en ne pouvant pas réaliser ses opérations bancaires de base : « Elle a 75 ans et se trouve dans un état cognitif satisfaisant. C’est une ancienne enseignante possédant encore beaucoup de culture. Cependant, elle ne sait pas réaliser des tâches qu’elle aurait faites facilement auparavant. De nos jours, il faut soit un ordinateur, soit un smartphone pour se connecter et effectuer un virement. »

Le juge a désormais toutes les informations nécessaires et se sent rassuré par l’état de santé de la dame, bien qu’il reste inquiet pour son avenir : « Il y a des risques d’abus envers les personnes numériquement vulnérables. Je crains que ces situations ne se multiplient. Bien que le cercle autour de cette dame soit bienveillant, ce n’est pas toujours le cas et cela peut poser de gros problèmes. »

Quelques semaines plus tard, une décision est prise : la dame est reconnue incapable et placée sous protection judiciaire. Sa nièce devient administratrice de ses biens, sous contrôle judiciaire. C’est une décision radicale, car cela revient à considérer la dame comme un mineur, ce qui peut sembler violent et injuste, même si la mesure est prise pour son bien.

Infantilisées, invisibilisées, de nombreuses personnes âgées sont aujourd’hui maltraitées par la société. Pourtant, leur nombre augmente. Les autorités devront en tenir compte, mais notre regard sur la vieillesse doit également changer, car, d’une manière ou d’une autre, nous sommes tous concernés.