Maroc

Assurés de droit mais abandonnés de fait : réalité préoccupante

Des milliers de Marocains atteints de sclérose en plaques vivent une réalité difficile en raison d’une offre de soins inégalement répartie sur le territoire. Latifa Cherif, au nom du Groupe socialiste—Opposition ittihadie, a interpellé le ministre de la Santé sur les disparités régionales et l’insuffisance de l’offre de soins destinée à ces patients.


Des milliers de Marocains atteints de sclérose en plaques victimes d’une discrimination géographique qui ne dit pas son nom

Assurés de droit, abandonnés de fait

Entre Erfoud et Goulmima, un homme de trente-huit ans se prépare à partir dès l’aube. Ce n’est pas un voyage d’affaires ni une sortie en famille. Il se rend à sa perfusion mensuelle. Après plusieurs heures de route, il doit parfois passer une nuit à l’hôtel, non sans difficultés financières, puis il refait le même trajet pour rentrer—épuisé, mais soulagé d’avoir pu, encore une fois, maintenir son traitement. Lors de son prochain voyage, il se demande peut-être s’il pourra encore se le permettre.

Ce visage sans nom est en réalité représentatif d’une large part de la population. Derrière lui, des milliers de Marocains atteints de sclérose en plaques partagent cette même réalité et souffrent du même calvaire : vivre avec une maladie exigeante, abandonné à la merci des distances, faute d’un accès aux soins équitablement réparti sur le territoire.

Cette situation inacceptable a été soumise à l’attention du ministre de la Santé et de la Protection sociale par la parlementaire Latifa Cherif, au nom du Groupe socialiste—Opposition ittihadie, qui a interpellé ce dernier sur les disparités régionales flagrantes et l’insuffisance de l’offre de soins pour les malades de la sclérose en plaques. Une question qui, au-delà du cadre parlementaire, soulève un enjeu de justice fondamentale.

La sclérose en plaques est une maladie neurologique chronique qui touche principalement les personnes entre vingt et quarante ans, à un âge où l’on construit sa vie. Elle attaque la myéline, détériore progressivement les connexions nerveuses et nécessite une surveillance médicale continue, des traitements immunomodulateurs complexes et des bilans d’imagerie réguliers. La science a clairement établi que la précocité du diagnostic et la continuité du traitement sont les deux facteurs déterminants pour un pronostic favorable. Un patient suivi régulièrement maintient son autonomie. Un patient qui interrompt son traitement risque des séquelles irréversibles.

La médecine a donc statué : le temps et la proximité sont des médicaments en soi pour ces patients. Pourtant, le Maroc, avec sa géographie sanitaire actuelle, leur refuse cette accessibilité. L’offre spécialisée est concentrée dans un nombre limité de grandes villes. Casablanca, Rabat, Fès et Marrakech détiennent l’essentiel des neurologues, des équipements d’IRM et des centres de traitement par perfusion. Les régions périphériques, qu’elles soient dans le Sud, l’Oriental ou dans les zones rurales du Centre, sont laissées dans un vide médical que rien ne vient combler. Les patients n’ont pas d’autre choix que de se déplacer à leurs frais sur des centaines de kilomètres ou, dans le pire des cas, de renoncer à leurs soins.

Ce mécanisme est aussi injuste que prévisible : l’inégalité territoriale se transforme progressivement en un drame médical individuel. Plus la distance s’allonge, plus le pronostic se dégrade. Les obstacles ne se présentent pas brutalement : ils s’accumulent méthodiquement. Le coût du transport pèse sur des budgets déjà précaires. Les absences répétées deviennent insoutenables pour un salarié en situation précaire. La fatigue chronique liée à la maladie transforme chaque déplacement en épreuve. L’isolement social complique l’accompagnement.


Assurés de droit, abandonnés de fait

Latifa Cherif
Cette situation oblige de nombreux patients à parcourir de longues distances pour accéder aux soins. Souvent, cela entraîne l’interruption du traitement ou un retard dans le diagnostic, aggravant les complications et détruisant, lentement mais sûrement, l’autonomie et la qualité de vie de ces malades.

Pris isolément, ces obstacles semblent supportables. Ensemble, ils entraînent une renonciation. Et cette renonciation a un coût biologique immédiat : traitements espacés ou interrompus, poussées plus fréquentes, lésions irréversibles, perte progressive d’autonomie.

Rien de cela n’est inattendu. La littérature médicale le confirme, et l’expérience clinique l’atteste. Pourtant, le système continue d’accepter ces trajectoires brisées comme des effets collatéraux inévitables. Ce qui ressort d’un choix d’aménagement du territoire se traduit, pour le patient, par une détérioration intime et irréversible de la maladie.

Derrière ce constat se cache une faille structurelle que nul discours ne saurait masquer. La pénurie de neurologues dans de nombreuses régions du pays n’est plus une impression, mais une réalité incontestable. La densité de spécialistes reste très en dessous des références internationales et des standards de l’OMS, avec des équipements d’IRM insuffisants dans les hôpitaux provinciaux et régionaux et des centres de perfusion quasi inexistants en dehors des grandes villes. Dans plusieurs hôpitaux, le diagnostic nécessite encore un transfert vers une autre ville, le suivi devient alors un véritable parcours du combattant.

Il ne s’agit pas d’une anomalie passagère. C’est le fruit d’un modèle d’aménagement sanitaire qui a favorisé la centralisation au détriment de la cohésion territoriale. Pendant des années, les investissements ont été renforcés là où l’offre existait déjà, créant un écart qui se traduit aujourd’hui par des années d’autonomie perdues pour certains patients.

Certes, le Maroc a réalisé des avancées notables en matière de couverture sanitaire. La généralisation de l’AMO et les réformes visant à élargir l’accès financier aux soins méritent d’être soulignées. Cependant, le cas de la sclérose en plaques illustre particulièrement les limites d’une réforme qui resterait cantonnée à la seule dimension financière. Une carte d’assurance maladie ne vaut rien si le spécialiste dont on a besoin est à cinq cents kilomètres. La couverture universelle ne peut être qu’un engagement vidé de son sens si elle n’est pas accompagnée d’une présence médicale effective dans chaque région du pays.

Il est important de souligner que des solutions existent et que les réponses ne sont ni miraculeuses ni improvisées. Elles sont bien connues : déployer des consultations neurologiques itinérantes dans les zones reculées, structurer un réseau de télémédecine efficace pour le suivi des maladies chroniques, entreprendre une refonte ambitieuse de la carte sanitaire nationale pour corriger les déséquilibres accumulés, programmer l’implantation d’équipements d’IRM dans les hôpitaux régionaux, et créer enfin des centres de perfusion de proximité pour éviter que chaque traitement ne devienne une expédition sans fin.

Ces mesures ne nécessitent pas un bouleversement budgétaire hors de portée. Elles requièrent d’abord un choix politique clair : considérer l’équité territoriale comme une priorité stratégique. Autrement dit, transformer un principe affiché en décision effective.

Mehdi Ouassat