« Julien Moinil constate que la corruption ne s’étend pas dans nos institutions »
Un nouveau gouvernement de plein exercice est entré en poste le 14 février dernier après 613 jours de blocage politique en Région bruxelloise. La Belgique occupe la 21e place mondiale dans le classement 2025 de lutte contre la corruption publié par l’ONG Transparency International.
Après 613 jours de blocage politique en Région bruxelloise, un nouveau gouvernement de plein exercice a pris ses fonctions le 14 février dernier. Ce changement est salué par le procureur du Roi de Bruxelles, Julien Moinil. « Le gouvernement régional a des compétences qui permettent de compléter l’approche répressive, notamment en termes de prévention et de santé. Je suis donc ravi que l’on puisse avancer sur ces questions-là », a-t-il déclaré dans Matin Première ce lundi.
Depuis l’arrivée de Julien Moinil à la tête du plus grand parquet du pays, la pression sur le volet répressif a augmenté. « Je pense que c’était nécessaire », a-t-il affirmé. « Il va falloir maintenant stabiliser le système pour que ce soit tenable sur le long terme. C’est un travail de longue haleine. Ce qui est très important, c’est que l’on mette fin au sentiment d’impunité et de toute puissance de certains criminels. Ce n’est pas encore gagné, il faudra de nombreuses années pour y arriver. »
« La criminalité organisée qui contrôle les points de deal ne se démantèle pas en quelques mois », a-t-il ajouté. En examinant les chiffres du parquet, on note plus de 4 000 nouvelles enquêtes ouvertes l’année dernière et 2 222 mandats d’arrêt. Cependant, le nombre de fusillades à Bruxelles reste préoccupant, avec 101 incidents recensés l’année précédente. De nouveaux tirs ont eu lieu dans le centre-ville de Bruxelles ce samedi. « De nombreuses investigations sont en cours pour viser le démantèlement en profondeur, mais cela prend du temps. Ce n’est pas parce que l’on a arrêté des tireurs que les organisations vont s’arrêter. Le point fondamental de mon action est donc de lutter contre les dirigeants des organisations criminelles et de pouvoir démanteler ces organisations », a-t-il précisé.
Mais cette volonté d’accélérer les actions du parquet ne risque-t-elle pas d’engorger le système judiciaire, déjà sous pressure en raison du manque de moyens et de personnel ? « La chaîne judiciaire est solide », rétorque Julien Moinil. « Il n’y a pas d’arriéré au Tribunal de première instance, tant francophone que néerlandophone. Il y a un arriéré à la cour d’appel, mais qui existait déjà avant mon arrivée et sur lequel il faut absolument travailler. Je pense qu’il est important que la justice ne soit pas la ‘cible’ ou le ‘vilain pouvoir’ qui ne fait pas son travail. La justice fait son travail. Il appartient aux autres pouvoirs – législatif et exécutif – de mettre en œuvre des législations et des moyens pour que la justice puisse fonctionner. La preuve en est que nous fonctionnons, mais que la police n’a pas ses cadres remplis et la justice non plus. Ce que je demande c’est ‘remplissez les cadres’ pour qu’on puisse avancer. »
La hausse des moyens mis à disposition pour la police à Bruxelles pourrait cependant désavantager d’autres arrondissements. « Je ne comprends pas pourquoi la sécurité ne fait pas l’objet de davantage d’investissements », ajoute le procureur du Roi de Bruxelles. « Une capitale de l’Europe dans laquelle il manque des dizaines d’enquêteurs au sein de la police fédérale, est-ce que c’est normal ? »
Le ministre de l’Intérieur, Bernard Quintin (MR), avait promis un renfort de 30 enquêteurs au sein de la police judiciaire à Bruxelles. Selon Julien Moinil, « le problème est qu’il s’agit d’un renfort provenant d’autres PJF (Police judiciaire fédérale, ndlr). On déforce donc les autres arrondissements. Ce qu’il faut, c’est un renfort structurel. »
L’ONG Transparency International a récemment dévoilé son classement de lutte contre la corruption pour 2025, et la Belgique y figure à la 21e place mondiale. Bien que cette position soit stable par rapport à l’année précédente, elle est en recul depuis dix ans, une tendance confirmée par Julien Moinil. « Je suis d’accord, la corruption augmente très fort, notamment dans les prisons et dans les services de police. Elle s’étend dans nos institutions. Il faut absolument lutter contre le crime organisé pour qu’il n’atteigne pas cette puissance qu’il a dans certains pays, qui lui permet de contrôler certains organismes étatiques, ce qui n’est pas encore le cas chez nous. »
Le procureur précise que le nombre de dossiers anticorruption traités par le parquet de Bruxelles, nommés « affaires spéciales », a augmenté de 14 % depuis son arrivée. Il confie également avoir été victime d’une tentative de corruption de la part du milieu criminel alors qu’il était magistrat à Mons en 2017. « Je pense que la magistrature est en capacité de résister, mais il faut veiller, être vigilant et pouvoir détecter certains signaux, notamment au sein des institutions publiques. »
Concernant la protection policière qui lui a été attribuée suite à des menaces provenant du milieu criminel, Julien Moinil déclare : « Je l’avais déjà vécu avant, ce n’est pas quelque chose de très agréable, mais j’ai choisi ce métier, je pouvais donc m’y attendre. Ce n’est donc pas quelque chose qui me surprend au point que je me dis que je vais arrêter de travailler. Bien au contraire, c’est peut-être quelque chose qui me dit que je suis sur la bonne voie et que je dois continuer. »

