Belgique

Le monde a 7000 langues, près d’une sur deux est en danger.

Selon la base de données Ethnologue, environ 7170 langues sont actuellement utilisées, dont 44% sont considérées comme menacées. En Belgique, les langues régionales reconnues en Fédération Wallonie-Bruxelles, telles que le wallon et le picard, ont progressivement reculé face au français, et près de 10% des Wallons pratiquaient encore une langue régionale il y a une dizaine d’années.

Une diversité concentrée

Selon les données d’Ethnologue, qui diffèrent légèrement de celles fournies par l’UNESCO, environ 7 170 langues sont actuellement en usage. Parmi celles-ci, 44 % sont qualifiées de menacées, ce qui signifie que leur transmission d’une génération à l’autre est interrompue ou en danger. D’autre part, 3 479 langues (49 %) sont jugées stables, alors que seulement 487 (7 %) sont reconnues comme institutionnelles, utilisées par les gouvernements, les écoles ou les médias.

Cette vulnérabilité se manifeste dans la réalité. Certaines langues n’ont plus que quelques dizaines de locuteurs et se trouvent donc sur le point de disparaître. À l’autre extrême, un petit nombre de langues représentent la majorité des locuteurs mondiaux. Les 20 langues les plus parlées sont la langue maternelle de plus de 3,7 milliards de personnes, soit presque la moitié de la population mondiale.

Le classement des langues varie toutefois selon la méthode de comptage. En ce qui concerne le nombre de locuteurs natifs, le mandarin est le plus parlé, suivi de l’espagnol, de l’anglais et de l’hindi. En revanche, si l’on considère les locuteurs de seconde langue, l’anglais arrive en tête, avec environ 1,5 milliard d’utilisateurs, devançant le mandarin et l’hindi. La langue française se positionne en sixième place.

Cette distinction est importante : certaines langues dominent non pas parce qu’elles sont les plus souvent transmises à la naissance, mais parce qu’elles sont au cœur de l’économie mondiale, de l’enseignement supérieur, de la diplomatie, de la recherche scientifique et du numérique.

« Une langue, c’est d’abord un instrument de communication »

Pour Philippe Hambye, professeur de sociolinguistique à l’UCLouvain, la raison principale se trouve dans la fonction même de la langue : « Fondamentalement, une langue, c’est un instrument de communication« .

En d’autres termes, les langues ne disparaissent pas parce que leurs utilisateurs cessent de les apprécier, mais parce qu’elles perdent leur utilité sociale. « On va utiliser des langues qui nous permettent de communiquer avec des personnes avec qui on a un intérêt à communiquer« , souligne-t-il.

Ce besoin peut être volontaire, par exemple pour profiter de nouvelles opportunités, ou contraint, en raison de contextes de domination historique, comme pendant la période des empires coloniaux. Il peut également être lié à l’éducation : lorsque qu’une langue est adoptée dans l’instruction, l’administration ou le marché de l’emploi, elle devient plus influente.

Cependant, ce phénomène est progressif. Les communautés passent souvent par une phase de bilinguisme. Par la suite, « il y a une langue qui va s’imposer un peu spontanément comme étant la langue d’usage« . L’autre langue devient alors moins centrale, jusqu’à ce qu’elle ne soit plus transmise aux enfants. La rupture intergénérationnelle représente le seuil critique.

Pour le linguiste, ces processus ne sont jamais complètement neutres. Ils sont liés à des rapports de pouvoir et à des choix institutionnels : quelles langues sont mises en avant ? Lesquelles permettent d’accéder à des ressources, des diplômes et des positions reconnues ?

La Belgique, à l’instar d’autres pays, illustre parfaitement ces dynamiques. Les langues régionales reconnues en Fédération Wallonie-Bruxelles, telles que le wallon, le picard, le lorrain gaumais, le francique mosellan, le champenois et le brabançon bruxellois, ont progressivement reculé au profit du français.

Pour la plupart, elles sont aujourd’hui considérées comme menacées, selon l’Atlas des langues en danger de l’UNESCO. Leur déclin se reflète également dans les chiffres. Le linguiste Michel Francard estimait, il y a une dizaine d’années, qu’environ 10 % des Wallons parlaient encore une langue régionale, ce qui représente près de 360 000 personnes. En comparaison, en 1920, environ 80 % de la population wallonne utilisait une langue régionale au quotidien.

La situation est similaire ailleurs. En France, le breton connaît également un déclin significatif. Selon une étude, il ne resterait plus que 107 000 locuteurs en 2025, contre 214 000 en 2018. Le gallo est également en recul, avec environ 132 000 locuteurs aujourd’hui, contre 191 000 il y a six ans.

En un siècle, la transformation est impressionnante.

Pour Philippe Hambye, ces changements sont dus à des décisions politiques : « C’est toujours le pouvoir en place, les élites qui gouvernent, qui font le choix d’imposer une langue comme étant la langue d’usage« . En Belgique, il précise que « l’élite considérait que le français était la seule langue ayant de la valeur« .

Le prestige joue un rôle crucial dans ces transitions. Les individus adoptent plus facilement la langue perçue comme socialement valorisée, celle qui ouvre des perspectives. Cependant, cette hiérarchie repose souvent sur des idéologies. L’idée que certaines langues seraient « intrinsèquement supérieures » « n’a aucun fondement » d’un point de vue linguistique.

Fatalité historique ou choix de société ?

Philippe Hambye souligne que si le français domine actuellement dans nos régions, c’est parce que les populations celtes ont adopté le latin, « exactement pour les mêmes raisons, c’était la langue du pouvoir« .

La disparition des langues n’est donc pas un phénomène récent. « Ce n’est pas en soi bien ou mal d’abandonner une langue au profit d’une autre« , insiste-t-il. La question essentielle demeure : comprendre les mécanismes qui motivent ce changement et interroger les rapports de force qui l’accompagnent.