France

Lyon, entre « capitale des fachos » et « labo de l’antifascisme » après Quentin Deranque.

Lyon est aujourd’hui régulièrement présentée comme « la capitale des fachos » et a été marquée par une rixe entre militants d’extrême droite et d’extrême gauche, qui a conduit à l’interpellation de neuf personnes dont Jacques-Elie Favrot, l’attaché parlementaire de Raphaël Arnault. Selon Romain Jeanticou, « le niveau d’intensité de la violence politique à Lyon est vraiment singulier » et cette ville est devenue un « laboratoire de l’antifascisme » en raison de la présence d’extrême droite.

Traditionnellement considérée comme la « capitale de la Résistance », Lyon est aujourd’hui souvent qualifiée de « capitale des fachos ». Cette expression, bien que caricaturale, reflète une réalité qui transcende l’actualité entourant le décès de Quentin Deranque, étudiant de 23 ans, participant, selon le collectif Némésis, à son service d’ordre, jeudi dernier. Mardi soir, neuf individus ont été arrêtés, parmi lesquels Jacques-Elie Favrot, attaché parlementaire de Raphaël Arnault. L’enquête déterminera les responsabilités.

Ce conflit, décrit comme un affrontement entre militants d’extrême droite et d’extrême gauche, ne surgit pas de nulle part. Il s’inscrit dans une longue histoire d’implantations militantes, de confrontations récurrentes et d’une réponse des autorités qualifiée d’insuffisante. C’est ce que développe Romain Jeanticou, journaliste et auteur, dans son livre Terres de luttes, publié en 2023 aux éditions du Seuil. Il consacre un chapitre à Lyon, où il analyse comment la ville est devenue à la fois un bastion de l’extrême droite et un « laboratoire de l’antifascisme ».

Une spécificité lyonnaise

« Le niveau d’intensité de la violence politique à Lyon est réellement unique », explique Romain Jeanticou à 20 Minutes. Il évoque également des affrontements physiques, des agressions, des attaques de locaux, des tags discriminatoires, des intimidations et des saccages. Selon lui, cette spécificité lyonnaise découle d’une forte présence variée de nombreux courants d’extrême droite depuis longtemps.

Depuis les années 2010, plusieurs groupuscules se sont installés dans le paysage local (certains ayant été dissous) : Génération identitaire, le Bastion social, ainsi que des cercles liés à l’Action française, sans oublier des mouvances néonazies ou de hooligans. « À Lyon, on trouve 50 nuances d’extrême droite, des catholiques intégristes, des identitaires, des nationalistes… Au départ, ce sont des personnes qui n’ont pas beaucoup en commun, à part la haine de l’autre », décrit l’auteur.

D’autre part, bien que l’extrême droite militante soit très active, le Rassemblement national n’a jamais véritablement pris racine dans la région. « La ville reste politiquement de gauche », note Romain Jeanticou. Il souligne que « là où le RN est fort électoralement, il neutralise les groupuscules les plus radicaux dans une logique de dédiabolisation ». Cette « absence d’une extrême droite électoraliste solide » a ainsi permis à ces structures de continuer à « proliférer ».

Dans son chapitre consacré à Lyon, l’auteur souligne que personne ne sait où se situe le local du RN, alors que tout le monde connaît les repaires des militants d’extrême droite. Autrefois, l’extrême droite occupait le quartier Ainay, au nord de la gare de Perrache. Cependant, les groupuscules actuels se sont établis dans le Vieux Lyon, associant églises et patrimoine historique à une mise « en scène identitaire revendiquée ». « Dans leur vision, le Vieux Lyon représente un Lyon blanc, européen, civilisationnel », décrit Romain Jeanticou.

Des racines profondes

Pourquoi Lyon est-elle devenue un bastion de l’extrême droite ? « Historiquement, la ville possède une tradition catholique conservatrice très forte et une bourgeoisie puissante », détaille l’auteur. De plus, dès les années 1930, la capitale des Gaules devient un point d’ancrage du Parti populaire français, d’inspiration fasciste. « Ensuite, l’Action française, mouvement royaliste antisémite, y a établi son fief durant la Seconde Guerre mondiale », ajoute-t-il.

Une photo prise le 9 mai 1987 montre des militants des groupes de jeunes d'extrême droite français GUD (Groupement unité défense) et CLAN (Comité lyonnais d'action nationaliste) manifestant avec des croix celtiques dans le centre-ville de Lyon, dans le centre de la France, pour célébrer la fête de Jeanne d'Arc.
Une photo prise le 9 mai 1987 montre des militants des groupes de jeunes d’extrême droite français GUD (Groupement unité défense) et CLAN (Comité lyonnais d’action nationaliste) manifestant avec des croix celtiques dans le centre-ville de Lyon, dans le centre de la France, pour célébrer la fête de Jeanne d’Arc.  - AFP

A partir des années 1980-1990, avec les premiers succès électoraux du Front national, la ville devient un « laboratoire intellectuel » de l’extrême droite, avec des professeurs négationnistes, membres du FN, enseignant pendant des années dans les universités Lyon 2 et Lyon 3. Selon Romain Jeanticou, ces événements ont également établi une forme de « légitimité universitaire idéologique ».

Une violence récurrente

La spécificité de Lyon et de ses violences politiques s’explique également par la répétition des faits. « Particulièrement ces dernières années, il y a eu des attaques régulières, quasiment mensuelles, contre des locaux, des manifestations, des supporters de foot arabes… Tout ce qui est lié aux minorités et à la gauche », explique-t-il.

Historiquement, c’est à la Croix-Rousse, la « colline qui travaille », en opposition à « la colline qui prie » de Fourvière, que se situe le « pôle militant » de la géographie lyonnaise. « Il y a une concentration, sur quelques pentes, de nombreuses structures de gauche et d’extrême gauche, de squats et de lieux autogérés », rappelle l’auteur dans son livre. C’est aussi ici qu’a été ouvert le premier local du Planning familial et de nombreux autres lieux gérés par des collectifs féministes des années 1960 à 1980. C’est donc là que les attaques de l’extrême droite se produisent fréquemment.

Certaines de ces attaques ont conduit à des condamnations, mais la plupart ont été classées sans suite, note le journaliste. Il précise que l’ancien maire PS Gérard Collomb n’a pas cherché à s’intéresser au sujet, minimisant le phénomène de la violence d’extrême droite pour « préserver l’image de sa ville ». Résultat ? « Cette impression d’impunité politique et policière a contribué à créer un climat de tension, souligne l’auteur. On ne retrouve pas ce niveau de violence politique dans d’autres villes de France. Et cette violence politique imposée par l’extrême droite engendre des réactions et des modes d’organisation qui répondent à cette violence, de manière plus ou moins pacifique. » Ainsi, face à la diversité de l’extrême droite, une réponse antifasciste s’est également structurée.

La réponse des groupes antifa

Dans les milieux militants de gauche, les réponses à l’extrême droite ont évolué au fil des décennies. Dans les années 1960-1970, une partie de l’extrême gauche considérait l’antifascisme comme secondaire par rapport à la lutte contre le capitalisme. Cependant, la montée du FN et les agressions physiques ont « changé la donne ». Si Lyon est maintenant « la capitale militante de l’extrême droite », elle est aussi devenue « un laboratoire de l’antifascisme ». « Les militants d’extrême gauche ont réagi pour faire face », souligne Romain Jeanticou. C’est ainsi que les premiers collectifs visant à protéger les manifestants, les locaux ou les librairies ciblés par l’extrême droite se sont formés.

À Lyon, des groupes d'extrême droite et d'extrême gauche ont été dissous ces dernières années, comme les Remparts et la Jeune Garde.
À Lyon, des groupes d’extrême droite et d’extrême gauche ont été dissous ces dernières années, comme les Remparts et la Jeune Garde.  - B. Doudaine – M. Delaty / Hans Lucas/AFP

Dans les années 2010, un large éventail de syndicats, partis et associations du département s’est regroupé sous la bannière Collectif 69 de vigilance contre l’extrême droite (CV69). Leurs actions vont de la fermeture de locaux à la formation à l’autodéfense, voire à des confrontations physiques.

La confrontation physique représente « un quart » des actions antifa

Pour l’auteur, l’extrême droite a imposé à la ville un niveau de violence qui nécessite une réponse « de la part de tout le monde ». « Le Planning familial ou un groupe de lesbiennes doivent se former à la sécurité ou adapter leurs parcours de manifestation en prévision des actions de l’extrême droite. La question de l’autodéfense s’est posée pour tous, ce n’est pas seulement une affaire d’antifas », précise-t-il.

En effet, la confrontation physique est également adoptée par certains, et des affrontements surviennent, comme l’explique Terres de luttes. Dans les années 1990, c’était le Scalp. En 2013, la Gale émerge après la mort de Clément Méric, puis la Jeune Garde voit le jour en 2018. « Tous ces mouvements antifas ont été fondés en réaction au fascisme, leur nom le prouve. Les villes sans extrême droite ont très peu d’instances antifascistes. Ces groupes se forment uniquement là où l’extrême droite est active », remarque Romain Jeanticou.

Il rappelle que des groupes comme la Jeune Garde ou la Gale considèrent que « la confrontation violente est légitime pour défendre leurs idées face à l’extrême droite », mais qu’ils engagent également d’autres actions pour lutter contre l’extrême droite. « Les actions violentes représentent moins d’un quart de leurs actions », insiste-t-il.

Pour Romain Jeanticou, le phénomène des violences politiques dépasse les frontières de la ville. La banalisation des discours d’extrême droite dans le débat public joue un rôle prépondérant. « Ce que montre Lyon, ce sont les conséquences concrètes de cette banalisation », estime-t-il. « D’une certaine manière, Lyon préfigure des événements qui pourraient se produire ailleurs, éventuellement à un niveau national », conclut-il.