Guerre en Ukraine : Poutine promeut-il l’image d’un pays néonazi ?
Le gouvernement russe a qualifié à plusieurs reprises les dirigeants ukrainiens de néonazi, justifiant l’invasion de l’Ukraine par la nécessité de « dénazifier » son voisin. Environ 200.000 Ukrainiens ont collaboré avec les nazis sous une forme explicite, alors que 4 millions d’Ukrainiens ont combattu les nazis, indiquant que l’Ukraine n’était pas majoritairement favorable au régime nazi.
À plusieurs reprises, le gouvernement russe a qualifié les dirigeants ukrainiens de néonazis. Vladimir Poutine justifie d’ailleurs son invasion de l’Ukraine comme un projet indispensable pour la sécurité de son pays, visant à « dénazifier » son voisin. Les autorités russes accusent le peuple ukrainien de collaboration à grande échelle pendant la Seconde Guerre mondiale, contrairement au peuple russe qui aurait combattu contre l’ennemi allemand. Cependant, une étude approfondie de l’Histoire révèle des réalités plus complexes.
Un territoire ukrainien sous administration polonaise
Lorsque l’Ukraine rejoint l’Union soviétique en 1920, ses frontières diffèrent de celles que l’on connaît aujourd’hui. Les provinces de Bucovine et de Galicie font alors partie du territoire polonais et sont donc exclues de l’URSS. Dans cette région de l’extrême ouest de l’Ukraine actuelle, les Ukrainiens constituent une minorité opprimée, souvent en conflit avec le gouvernement polonais. En conséquence, des mouvements nationalistes et indépendantistes se forment, organisant des actions contre l’État polonais, tant sur le plan politique qu’à travers une branche armée qui réalise des attentats.
L’invasion soviétique
Au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, l’Union soviétique et l’Allemagne signent un pacte de non-agression et se répartissent le territoire polonais à occuper. La zone attribuée à l’URSS inclut les terres où vit la minorité ukrainienne. Toutefois, l’arrivée des Soviétiques se révèle extrêmement violente. Selon Anna Colin Lebedev, « Le premier contact de ces Ukrainiens avec l’URSS, c’est une invasion » en 1939, où ils découvrent une Union soviétique violente. Ce n’est pas une annexion politique, mais l’avancée de l’Armée rouge accompagnée de répressions violentes contre les Polonais et les nationalistes ukrainiens.
Ce contexte amène même la minorité ukrainienne à s’interroger sur qui est vraiment l’ennemi dans cette guerre : l’Allemagne nazie, qu’ils connaissent peu, ou l’Union soviétique qui les opprime brutalement ?
200.000 collaborateurs ukrainiens
Face à ce dilemme, une partie de la population ukrainienne vivant en Pologne, dont de nombreux indépendantistes, choisit de se ranger du côté de l’Allemagne nazie pour lutter contre l’URSS. Dès le début du conflit, une division SS Galicie est formée, certains Ukrainiens participent à la Shoah, notamment à travers des exécutions de masse, tandis que d’autres collaborent avec le pouvoir nazi, en particulier des mouvements nationalistes plus radicaux aux tendances antisémites.
Cependant, le comportement de ces Ukrainiens ne peut pas être généralisé à l’ensemble de la nation comme le prétend Vladimir Poutine. La chercheuse précise que « l’on estime qu’environ 200.000 Ukrainiens ont collaboré avec les nazis de manière explicite, véritablement au sein des institutions, au sein des forces armées, mais que 4 millions d’Ukrainiens ont combattu les nazis. Donc la proportion ne nous permet pas de dire que l’Ukraine, par exemple, était majoritairement favorable au régime nazi« .
Une mémoire qui fait débat en Ukraine
La question de la collaboration des mouvements nationalistes constitue un sujet délicat en Ukraine, encore aujourd’hui. La population est scindée entre la condamnation des actes de ces collaborateurs et la célébration de ceux qui ont combattu pour l’indépendance de leur pays face à la Pologne. « Avant 2014, à chaque fois qu’on souhaitait élever un monument à tel ou tel responsable nationaliste ou nommer une rue en son honneur, cela engendrait des manifestations de protestation et de soutien. C’est un épisode historique compliqué sur lequel le débat reste très vif dans la société ukrainienne« , note une maître de conférences en Sciences politiques à l’Université de Paris-Nanterre.
Cette période de l’Histoire devient également un point de cristallisation entre la Russie et l’Ukraine. La Russie ne reconnaît pas la complexité du récit, notamment depuis l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir. « Il n’y a plus qu’un seul récit historique qui subsiste, c’est celui des Russes qui ont combattu les nazis et des Ukrainiens qui ont collaboré avec eux« , déplore la chercheuse.
Cette fracture mémorielle entre les deux nations s’est accentuée depuis le début de la guerre, où la lutte contre le nazisme est l’un des arguments utilisés par Vladimir Poutine. « En réaction, les Ukrainiens cherchent à réhabiliter davantage un certain nombre de ces figures qu’auparavant, rendant le débat un peu moins aigu. Cela montre aussi une sorte de simplification de cette histoire induite par la guerre elle-même« .
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