Belgique

Ados et vapoteuse : science, banalisation et enfumage marketing en question.

Julie, mère bruxelloise de quatre garçons, observe son fils de 14 ans tirer sur sa vapoteuse, déclarant que « ça ne sent presque rien. Voire, ça sent bon. » Selon la dernière Enquête de santé menée en 2023-2024 par Sciensano, 45,1% des 15-24 ans ont déjà essayé la vape, 17,3% sont considérés comme utilisateurs actuels et 6,3% vapotent quotidiennement.


« *Il vapote partout, tout le temps. Dans sa chambre, dans le salon, dans le parc avec ses copains…* » observe Julie, mère bruxelloise de quatre garçons, alors qu’elle voit son fils de 14 ans utiliser sa vapoteuse comme d’autres mâcheraient un chewing-gum. « *Ça ne sent presque rien. Voire, ça sent bon. Du coup, on a l’impression que ce n’est pas grave.* »

Ce geste devenu si normal à l’égard de plusieurs adolescents se propage dans leur quotidien. Dans les écoles, la vape est échangée entre jeunes. Beaucoup de ces adolescents n’ont jamais essayé les cigarettes classiques.

Cependant, un nouveau rapport scientifique met en évidence une vérité essentielle : la vape n’est pas inoffensive.

**Ce que dit le nouveau rapport**

L’Agence française de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a publié, début février, une expertise exhaustive sur la cigarette électronique. La conclusion est claire : le vapotage est lié à des *effets cardiovasculaires probables* – notamment une augmentation de la fréquence cardiaque et de la pression artérielle due à la nicotine – ainsi qu’à des *effets respiratoires possibles*. L’agence mentionne également des mécanismes biologiques *susceptibles de favoriser certains cancers*, qualifiés d’*effets cancérogènes possibles*, même si aucune tumeur attribuable au vapotage n’a été prouvée jusqu’à présent.

*La cigarette électronique, un outil d’initiation potentiel chez les jeunes*

Le quotidien français Libération souligne que *l’agence rappelle que les risques augmentent avec la durée et l’intensité d’usage de la cigarette électronique*. Elle précise également que celle-ci expose à moins de substances toxiques que le tabac combustible, ce qui peut amener un adulte fumeur à y voir un moyen de réduction des risques face au tabac. Toutefois, pour les adolescents, la situation est différente.

**Une génération exposée à la nicotine**

D’après la dernière Enquête de santé réalisée en 2023-2024 par Sciensano, 45,1 % des 15-24 ans ont déjà essayé la vape, 17,3 % en sont des utilisateurs actuels et 6,3 % vapotent quotidiennement. Ces statistiques incluent tous les types de dispositifs, qu’ils soient rechargeables ou jetables, et qu’ils contiennent ou non de la nicotine.

Parmi les mineurs, ce sont surtout les vapoteuses jetables – les « puffs » – qui ont rencontré un grand succès ces dernières années. Leur attrait, avant leur interdiction en janvier 2025, était lié à un prix abordable, à des saveurs sucrées ou fruitées, à un design coloré et à leur facilité d’utilisation : sans réglages ni remplissages, le produit est prêt à l’emploi.

Bien que les puffs soient interdites, elles n’ont pas complètement disparu. Une enquête intitulée « Interdites mais toujours là… Trafic, marché illégal, lorsque la puff défie la loi » montre que le marché a en partie migré vers des circuits parallèles, notamment via les réseaux sociaux, et ces dispositifs continuent d’être présents chez les adolescents.

**Vulnérabilité des jeunes cerveaux**

L’Anses souligne également la vulnérabilité particulière des jeunes. *Lorsque les dispositifs contiennent de la nicotine, celle-ci peut avoir des effets plus marqués sur un cerveau en développement et favoriser une dépendance précoce.*

Le professeur Thomas Similowski, pneumologue à l’hôpital La Pitié-Salpêtrière, a détaillé les mécanismes de cette vulnérabilité durant une intervention sur France Inter. Il explique qu’à l’adolescence, les circuits cérébraux liés à la récompense sont très développés, tandis que les mécanismes de contrôle ne le sont pas encore tout à fait. La nicotine peut donc agir rapidement et créer une dépendance précoce. Le mal-être typique de cette période et le besoin d’intégration sociale exacerbe encore ce phénomène. Les jeunes qui commencent à vapoter tôt auraient jusqu’à quatre fois plus de risques de rester dépendants à l’âge adulte.

*Il faut éviter toute banalisation de la cigarette électronique*

Dissuader les jeunes est crucial. Mais comment convaincre un adolescent que la vape n’est pas anodine ? Les spécialistes conseillent d’éviter le ton moralisateur et les menaces de santé éloignées. *Il est préférable d’aborder des thèmes comme la manipulation marketing, la perte de liberté face à la dépendance ou encore l’impact environnemental… Ces arguments ont plus de résonance à cet âge.*

L’Anses va plus loin dans ses recommandations, appelant les autorités à *écarter toute action qui pourrait encourager l’initiation au vapotage*, en particulier chez les non-fumeurs, les femmes enceintes et les jeunes, ainsi qu’à *éviter toute banalisation de la cigarette électronique*. Selon l’agence, la consommation des adolescents est principalement motivée par un effet de mode et par l’attrait pour des produits aux goûts fruités. Elle insiste également sur l’importance de veiller au respect strict de l’interdiction de vente aux mineurs et des régulations sur la publicité et la promotion.

**Une banalisation inquiétante chez les plus jeunes**

Des pédiatres belges s’inquiètent également de la prolifération du vapotage chez les jeunes. La Belgian Academy of Paediatrics a récemment exprimé son *horreur* face à cette banalisation, déclarant : * »Nous tenons à tirer la sonnette d’alarme sur les dangers du vapotage pour les jeunes […] Le vapotage est non seulement addictif, mais il est également extrêmement nocif pour la santé à court et à long terme des enfants et des jeunes. Un jeune sur huit a utilisé un vapoteur au cours de l’année écoulée. Il y a même des enfants d’école primaire qui commencent déjà à vapoter. »*

Le psychologue Martial Bodo, tabacologue au Centre d’Aide aux Fumeurs de l’Institut Jules Bordet, constate une baisse préoccupante de l’âge d’initiation. * »J’ai des jeunes qui ont commencé à 11 ans, »* explique-t-il. Il décrit la puff comme * »la sucette du 21e siècle »* : discrète, aromatisée et socialement acceptée. * »Avec un paquet de cigarettes, on pouvait évaluer la consommation. Avec la puff, la quantité utilisée devient invisible. »* Cette consommation diffuse et répétée tout au long de la journée favorise la dépendance.

D’après des données rapportées par l’organisation flamande de lutte contre le cancer, * »51 % des jeunes de 12 à 26 ans qui fument ont déclaré avoir commencé par le vapotage. »* Cependant, l’Anses précise que si plusieurs études montrent une association, elles ne démontrent pas un lien de cause à effet unique.

**Arômes séduisants, substances inquiétantes**

Au-delà de la nicotine, la composition de certains produits de vape soulève des interrogations. L’INSERM (l’Institut national de la santé et de la recherche médicale française) signale que des substances, telles que la menthe ou la cannelle, lorsqu’elles sont chauffées et inhalées, peuvent avoir des effets irritants ou provoquer des inflammations.

Une enquête de l’émission Pano de la VRT a révélé en avril 2025 la présence de cannabinoïdes synthétiques dans certaines vapes utilisées par des adolescents. Ces substances, parfois puissantes, peuvent entraînent des malaises, des douleurs thoraciques ou des complications graves.

Arnaud, père d’un adolescent à Liège, suit ce phénomène de près. * »Mon fils a 15 ans. Il me dit que presque tout le monde le fait. Ils échangent les goûts, et comparent les modèles. »* Il évoque surtout les puffs et déclare : * »Ils savent que c’est interdit en magasin, mais cela ne change rien. Les commandes se font via les réseaux sociaux. »*

**Interdites… Mais toujours là**

Depuis le 1er janvier 2025, la Belgique interdit la vente de vapoteuses jetables. Cependant, cette interdiction n’a pas suffi à faire disparaître le phénomène. En 2025, près de 600 procès-verbaux ont été dressés pour vente illégale et 18 commerces ont dû fermer. Plus de 140 000 puffs ont été saisies par le SPF Santé publique, et lors de contrôles à Bruxelles, des produits illégaux ont été trouvés dans près de 60 % des cas.

Cette circulation illégale a de graves conséquences. Le Centre Antipoison a enregistré plusieurs intoxications liées à des dispositifs non conformes. En décembre dernier, plusieurs jeunes de la province d’Anvers ont été hospitalisés après avoir utilisé ces vapes, l’un d’eux étant tombé dans le coma.

Il est vrai que la vape présente moins de risques que le tabac, comme le rapport de l’Anses le souligne. Toutefois, il rappelle aussi une réalité souvent minimisée : ce n’est pas qu’un simple nuage parfumé. C’est un aérosol composé de substances chimiques, parfois toxiques, et surtout de nicotine, qui est hautement addictive. C’est un aérosol inhalé par des cerveaux encore en développement.

Dans les chambres d’adolescents, ce geste est devenu quotidien. Les effets, de leur côté, sont loin d’être anodins.