« Caroline Vigneau : Ce n’est pas réduire Corneille »
Caroline Vigneau a passé deux ans à réécrire complètement la pièce « Le Cid » de Pierre Corneille, à partir de laquelle elle a créé « Le Cid Pète un câble ». La pièce sera présentée au Théâtre des Mathurins du 15 janvier au 7 mars.

« Ô rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie », « Rodrigue, as-tu du cœur ? », « À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ». Caroline Vigneau maîtrise tous ces vers du « Cid » par cœur. Cela est normal, car elle a passé deux ans à se plonger dans le texte de Pierre Corneille. Ce n’est pas dû à une simple passion, mais parce qu’elle a voulu relever le défi de réécrire entièrement la pièce de ce dramaturge du XVIIe siècle.
Bien qu’elle ait l’habitude d’écrire ses propres spectacles, cet exercice de réécriture est très différent. Avec « Le Cid Pète un câble », Caroline Vigneau propose une nouvelle interprétation du théâtre classique. La pièce sera présentée au Théâtre des Mathurins du 15 janvier au 7 mars, à la fois en hommage et en vulgarisation de l’œuvre originale.
Pourquoi avoir choisi de réécrire Le Cid ?
Une fois, j’ai emmené mes enfants voir l’« Avare » de Molière. J’étais convaincue qu’ils allaient adorer, mais ils ont détesté. Je me suis rendu compte que je ne leur avais pas expliqué ce qu’était cette pièce de Molière, ni offert de temps de préparation. En voulant les initier au théâtre classique, j’avais en réalité réussi à les dégoûter. J’ai donc décidé de donner cette porte d’entrée aux autres en écrivant « Le Cid Pète un câble ».
Vous avez l’habitude d’écrire vos spectacles, mais cela s’avère très différent d’une pièce de théâtre complète. Avez-vous eu de l’aide ?
Non, pas du tout. Enfin si, mes enfants ont participé. Je leur ai demandé des conseils sur les termes modernes à utiliser et si Rodrigue, s’il était un jeune homme d’aujourd’hui, pourrait dire telle ou telle expression. D’ailleurs, c’est l’un de mes fils qui a trouvé le titre. Le comble, c’est qu’ils n’ont aucun droit sur la pièce, je les ai exploités, ah ah. Plus sérieusement, j’avais envie de travailler sur le texte moi-même. Cela m’a pris deux ans, mais cette réécriture, je l’ai faite seule.
Est-il plus difficile d’écrire un one woman show ou une pièce de théâtre ?
Lorsque j’écris mes spectacles, j’ai une totale liberté, ce qui est plus simple. Ici, j’ai travaillé sous contrainte. Mais c’est de cette contrainte que naît la créativité. J’ai poussé mon esprit à travailler et découvert des idées auxquelles je n’aurais jamais pensé autrement. Il y a aussi la contrainte de l’alexandrin, qui impose une structure, ainsi que l’ordre des scènes et l’histoire originale.
« Le Cid Pète un câble » est écrit en vers, comme l’œuvre originale de Pierre Corneille. Pourquoi ce choix malgré la difficulté ?
Il était primordial pour moi de respecter l’œuvre originale. Je déconstruis, mais surtout, je construis l’envie d’aller voir la pièce d’origine. J’ai donc écrit une pièce pédagogique entièrement en alexandrin. Étant donné que nous n’écrivons plus de cette manière, c’était très excitant. C’est une gymnastique à acquérir. Croyez-moi, j’ai passé des jours à compter les syllabes sur mes doigts et à trouver des rimes.
Comment réagissez-vous aux critiques disant qu’il ne faut pas toucher aux œuvres classiques ?
Je ne partage pas du tout cette opinion, surtout en ce qui concerne Corneille. Il faut se rappeler qu’à son époque, il a été accusé de plagiat lors de la publication du « Cid », car il avait adapté une œuvre espagnole. Le début de ma pièce est d’ailleurs consacré à cet épisode. C’est ce qui m’a semblé légitime dans mon travail. J’ai supprimé de nombreux passages, mais j’en ai également conservé beaucoup. Si j’ai décidé de couper dans l’œuvre originale pour créer une pièce d’une heure trente, c’est pour la rendre accessible à tous : enfants, adolescents et adultes. J’ai gardé tous les grands vers, les plus célèbres, encore référencés aujourd’hui, ainsi que les plus beaux. Rendre Corneille accessible n’est pas une réduction. La culture ne doit pas être réservée à une élite. Ce que je veux faire comprendre, c’est que j’adore Corneille, la beauté de son texte, et c’est dans le plus grand respect de son œuvre que j’ai pris la décision de mener ce projet.
Vous avez choisi de ne pas être sur scène, cela ne vous manque-t-il pas ?
Il est vrai que parfois, j’ai cette envie. Mais je suis déjà occupée à écrire, à la mise en scène, au choix du théâtre, à la billetterie, aux décors… Je ne pouvais pas, en plus, jouer. Et je n’en avais pas vraiment envie. Je souhaitais donner leur chance à de jeunes comédiens, fraîchement sortis d’écoles, qui connaissent encore leurs classiques par cœur. Car il faut savoir déclamer des alexandrins de manière naturelle, c’est difficile. J’ai alors compris que je préférais être en retrait, à la mise en scène (que j’adore), toujours dans cette optique de transmission. Les acteurs sont formidables.
Quel est votre moment préféré dans la pièce ?
Tous les moments où l’on entend les tirades. C’est incroyable de constater combien de vers nous connaissons sans réaliser qu’ils proviennent de cette pièce. Mais surtout, j’ai réalisé un rêve : j’ai réussi à faire chanter MC Solar sur « Ô rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie ».

