Ouvrir le capital ne résout pas les vrais problèmes.
La réunion décisive entre le président de l’Ordre national des pharmaciens et le Conseil de la concurrence est prévue le 17 février. La Confédération des syndicats des pharmaciens du Maroc a officiellement appelé à rejeter le principe de l’ouverture du capital des pharmacies.
Le médicament n’est pas une marchandise comme les autres

La Confédération des syndicats des pharmaciens du Maroc a officiellement demandé au président de l’Ordre de rejeter le principe d’ouverture du capital des pharmacies, proposition suggérée dans l’avis émis par le Conseil de la concurrence. Cette recommandation, qualifiée d’«ouverture encadrée» du monopole de la propriété des officines, envisage également la création de chaînes de pharmacies. Présentée lors d’une réunion tenue le 5 janvier dernier avec les acteurs du secteur, celle-ci a suscité une forte opposition syndicale, entraînant un retard dans la publication officielle de l’avis et ouvrant la voie à de nouvelles discussions.
Derrière les arguments juridiques et économiques avancés par le Conseil, une logique semble se dessiner. Selon cette institution, la prépondérance du statut de personne physique dans la possession et la gestion des pharmacies limiterait l’accès au financement et freinerait le développement du secteur. L’ouverture du capital serait donc perçue comme un levier pour renforcer les capacités d’investissement et moderniser le réseau des officines.
Cependant, pour les syndicats, cette analyse occulte la réalité du terrain et répond à un problème qui, selon eux, ne se pose pas dans les termes avancés. Le marché marocain serait déjà largement saturé, avec un excédent estimé à près de quatre mille pharmacies. La question ne serait donc pas celle de l’expansion géographique ou de l’accès des citoyens aux médicaments, mais celle de la viabilité économique d’un grand nombre d’officines, avec près d’un tiers d’entre elles menacées de faillite.
Les représentants de la profession avancent une cause bien différente pour expliquer cette fragilité. Ils soulignent le non-respect des règles encadrant la distribution et la vente des médicaments, ce qui déséquilibre le secteur et fragilise les structures les plus vulnérables. Dans cette optique, ouvrir le capital reviendrait à éluder le véritable enjeu, sans aborder les dysfonctionnements qui affectent le système.
Au-delà des chiffres, c’est une certaine conception de la pharmacie qui est en cause. Pour la Confédération, une officine ne devrait pas être réduite à une entité commerciale soumise uniquement aux logiques de rentabilité. Elle incarne une mission sanitaire et sociale, fondée sur la responsabilité personnelle du pharmacien, qui doit légalement et médicalement assumer les conséquences de ses actes. Transformer ce modèle en autorisant l’entrée de capitaux extérieurs pourrait, selon ses détracteurs, altérer l’indépendance du professionnel, fragiliser l’éthique de la pratique et diluer la responsabilité.
Les expériences internationales sont également citées pour étoffer le débat. Dans les pays où des chaînes de pharmacies ont été autorisées, certains observateurs notent une concentration du marché dans les mains de grands groupes d’investissement, une évolution des politiques de prix et un affaiblissement du rôle social des officines de proximité. Selon cette analyse, le risque serait de voir le médicament devenir un produit comme un autre, intégré dans des stratégies commerciales pilotées par des intérêts financiers parfois éloignés des impératifs de santé publique.
La question de l’emploi des jeunes diplômés, souvent mise en avant pour justifier l’ouverture du capital, fait également l’objet de discussions nuancées. S’il est vrai que beaucoup d’entre eux peinent à rassembler les ressources nécessaires pour ouvrir leur propre officine, d’autres débouchés existent au sein des laboratoires pharmaceutiques, des sociétés de distribution ou des établissements hospitaliers. Selon les syndicats, l’enjeu résiderait moins dans la modification de la structure de la propriété que dans le renforcement des mécanismes d’accompagnement et de financement adaptés au modèle actuel.
Dans ce contexte, la réunion du 17 février prend une dimension symbolique et politique. Elle cristallise les tensions entre une vision libérale du secteur, axée sur la concurrence et l’investissement, et une approche plus attachée à la dimension sociale et professionnelle de la pharmacie. Le président de l’Ordre national des pharmaciens se retrouve face à une responsabilité qualifiée d’historique par la Confédération, qui lui demande de défendre les fondements de la pratique officinale et de préserver ce qu’elle considère comme un pilier de la sécurité médicamenteuse nationale.
Au-delà des positions tranchées, une certitude s’impose : la réforme du secteur pharmaceutique ne peut se limiter à une simple question de capital. Elle engage l’équilibre entre accès aux soins, régulation économique et éthique professionnelle. Elle touche à la confiance que les citoyens placent dans leur pharmacien, interlocuteur de proximité et acteur central de la chaîne de soins.
Dans un contexte où la santé publique demeure un enjeu stratégique pour le Maroc, toute évolution du cadre juridique devra s’inscrire dans une vision globale, attentive à la protection du patient autant qu’à la soutenabilité du système. Le débat est ouvert, mais il exige lucidité, concertation et sens de l’intérêt général.
Mehdi Ouassat
