Belgique

Tintin au pays des archives : Bill Gates s’intéresse aux archives belges

Les archives minières de l’Africa Museum de Tervuren s’étendent sur un demi-kilomètre de rayonnages et contiennent des informations géologiques cruciales sur les ressources naturelles de la République démocratique du Congo. Un accord signé le 17 juillet 2025 entre le ministre congolais des mines et la société américaine KoBold Metals prévoit la numérisation des archives de Tervuren avant le 31 juillet 2025.

500 mètres d’étagères qui représentent une mine d’infos pour la prospection minière

Des millions de documents remplissent un demi-kilomètre d’étagères à l’Africa Museum de Tervuren. Ces archives datant de l’époque coloniale suscitent un grand intérêt. Elles renferment des informations géologiques cruciales sur les sous-sols de la République démocratique du Congo, qui est connue pour ses ressources minières précieuses.

Bart Ouvry, le directeur du musée, précise que ces rapports de missions, cartes et relevés proviennent principalement de sociétés minières belges ayant œuvré au Congo belge au siècle dernier, qui ont transféré leurs archives au musée lors de leur cessation d’activité dans les années 60 ou 70 : « Ces documents sont très variés et mettent parfois en évidence des minerais qui n’étaient pas recherchés à l’époque, mais qui le sont aujourd’hui. Pensez au contenu de nos ordinateurs et smartphones ; certaines matières rares ont énormément de valeur, et les informations les concernant sont également précieuses, même si elles sont anciennes.« 

Ce sujet ne concerne pas uniquement le Congo, car des sociétés minières belges ont aussi prospecté et exploité des gisements au Rwanda, au Burundi et dans d’autres pays de cette région d’Afrique centrale.

L’Africa Museum n’est pas le seul à détenir des documents retraçant le passé colonial de la Belgique, les Archives du royaume en possèdent également. Ces archives ne sont pas toutes secrètes et sont accessibles aux chercheurs, aux curieux et même aux sociétés minières actuelles, sous réserve d’obtenir l’accord préalable de Kinshasa. Une consultation manuelle, mais un processus qui pourrait devenir plus facile et rapide à l’avenir avec un plan de digitalisation actuellement en cours.

Qui va numériser les archives minières belges ? On se bouscule au portillon

Tous les fonds d’archives sont soumis à un processus de numérisation. Le scan des documents facilite leur identification, description, classement, conservation et partage. Les archives africaines de Belgique ne font pas exception, bénéficiant même d’un financement européen dans le cadre d’un programme d’appui au secteur minier.

Ce plan, lancé il y a deux ans, entre enfin dans sa phase concrète : quatre scientifiques ont été recrutés et ont débuté le 1er février, tandis que quatre archivistes entreront en fonction le 1er mars. L’objectif est de numériser, classer et rendre accessibles ces documents pour la recherche scientifique, les autorités congolaises et même d’éventuelles entreprises privées. Cela devrait s’étendre sur plusieurs années.

Cependant, certaines sociétés n’attendent pas cette échéance. Ainsi, KoBold Metals, une entreprise minière américaine spécialisée dans l’exploration par intelligence artificielle et soutenue notamment par le milliardaire Bill Gates, souhaite numériser elle-même ces documents pour mieux cartographier les importantes réserves africaines en ressources naturelles. Il ne s’agit pas ici d’or et de diamants, mais de cuivre, de cobalt et de lithium, des ressources stratégiques pour l’économie moderne et la transition énergétique.

Un accord signé entre USA et Congo ? « Le président Tshisekedi a promis beaucoup de choses »

Selon le Financial Times, KoBold Metals bénéficierait de l’appui du gouvernement congolais : lors des récents accords entre Donald Trump et Etienne Tshisekedi, le président congolais aurait promis de remettre les archives de l’Africa Museum aux Américains. Les diplomates belges affirment ne pas être officiellement informés de cette situation, une source rapportant que « le président Tshisekedi a promis beaucoup de choses« , mais rien ne serait encore officiel.

Pourtant, sur le réseau « X », KoBold Metals a partagé une photo montrant le ministre congolais des mines et le directeur général de l’entreprise signant le 17 juillet à Kinshasa un accord stipulant clairement au paragraphe 5 qu’afin d’accélérer son programme d’exploitation minière à grande échelle et de faciliter l’accès aux données géoscientifiques, « KoBold Metals déploiera une équipe aux archives géologiques de la RDC conservées au Musée royal de l’Afrique centrale pour commencer la numérisation des documents avant le 31 juillet 2025.« 

“Nous ne pouvons pas déléguer la gestion complète de l’archivage de nos documents à une entreprise privée. On peut lui donner accès à un document, mais il est impossible de la laisser privatiser l’ensemble.”

Bart Ouvry, directeur général de l’Africa Museum

Bart Ouvry, directeur de l’Africa Museum, n’en fait pas mystère, il est conscient de cet accord : « Nous avons connaissance d’un accord entre l’État congolais et KoBold Metals concernant certaines actions, y compris le projet de numériser les archives conservées en Belgique. Cependant, je peux vous dire que ni la Belgique ni l’Africa Museum n’étaient parties à cet accord. Nous avons une autre proposition, déjà en cours et, nous le croyons, répondant pleinement à des demandes de notre partenaire congolais, c’est-à-dire le service géologique national du Congo. Notre objectif est vraiment de maximiser l’accessibilité à ces archives.« 

Il n’est cependant pas question de céder la numérisation à KoBold ou à toute autre société privée : « Nous ne voulons pas privilégier une société par rapport à une autre. Privatiser nos archives donnerait un immense avantage commercial à une entreprise, ce qui ne serait pas équitable et ne correspondrait pas à notre identité, qui est celle d’une institution publique et scientifique.« 

L’accord signé le 17 juillet 2025 entre le ministre congolais des mines et la société américaine KoBold Metals prévoit la numérisation des archives de Tervuren. © DR

La Belgique n’entend pas laisser une société américaine s’approprier ses précieuses archives

Les ambitions de KoBold Metals concernant la numérisation des archives africaines, à la place de l’État belge, ont engendré des réactions vives parmi les autorités belges, incluant la ministre en charge du Numérique et de la Politique scientifique, Vanessa Matz (Les Engagés). « La Belgique ne peut pas accorder un accès privilégié et exclusif à une société privée étrangère avec laquelle elle n’a aucun lien contractuel, ce qui impacterait la recherche et la consultation publique. La mise à disposition des archives doit se faire selon les règles belges et européennes applicables, dans un cadre scientifique, non exclusif et non privatif. Les archives sont consultables par des chercheurs et le grand public.« 

De son côté, son cabinet souligne que les échanges entre la Belgique et la RDC sont « soutenus et continus« , en particulier dans le domaine scientifique. Ces contacts, « parfois quasi quotidiens« , portent sur les besoins en recherche géologique ainsi que sur les résultats et projets en cours. Bruxelles met aussi en avant sa volonté d’assurer que l’État congolais et sa population profitent de ces archives. Le programme de numérisation soutenu par l’Union européenne inclut d’ailleurs l’installation de deux serveurs, un à l’Africa Museum à Tervuren et l’autre en RDC.

La Belgique ne peut pas accorder un accès privilégié et exclusif à une société privée étrangère avec laquelle elle n’a aucun lien contractuel, ce qui impacterait la recherche et la consultation publique.

Vanessa Matz, ministre fédérale en charge du Numérique et de la Politique scientifique (Engagés)

Une collaboration confirmée par la ministre Matz, qui insiste aussi sur l’autonomie de chaque pays. « Des copies numériques des archives sont fournies aux autorités congolaises compétentes, notamment au Service géologique. Cela fait déjà depuis 2010. Une fois ces copies remises, leur utilisation relève pleinement de la souveraineté de la RDC. La Belgique n’intervient pas dans les choix ultérieurs qui peuvent être faits à partir de ces données.« 

En résumé, le véritable trésor que représente le sous-sol congolais continue de susciter les convoitises à l’international. Cet intérêt se traduit cette fois par les tonnes de documents historiques accumulés durant des décennies dans les réserves du musée de Tervuren. Et cet appétit insatiable se concentre sur ces papiers poussiéreux.

Notre sujet dans le journal de 19h30 du 14 février 2026 :

blank

Africa Museum : La « richesse » de certaines archives suscite des convoitises

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement