Tunisie

IA générative : un levier pour la croissance et la performance

La Tunisie doit affronter la question de la productivité en intégrant l’intelligence artificielle générative comme un choix stratégique de transformation du travail et de l’organisation économique. Selon Maher Kallel, expert en transformation organisationnelle, « le véritable danger pour l’emploi n’est pas la productivité, mais son absence. »

La Tunisie s’emploie aujourd’hui à allier croissance et efficacité. L’intelligence artificielle générative se présente comme un levier prometteur pour augmenter la productivité, améliorer les performances économiques et sociales, tout en soutenant les transformations du monde du travail.

Maher Kallel, spécialiste en transformation organisationnelle, décrit les enjeux et les bonnes pratiques à adopter pour profiter pleinement de cette révolution technologique.

La Presse — La problématique de la productivité est désormais au cœur des débats. L’émergence de l’intelligence artificielle générative offre de nouvelles perspectives, à condition d’être envisagée comme un choix stratégique pour transformer le travail et réorganiser l’économie.

D’après Maher Kallel, expert en transformation organisationnelle et en intelligence artificielle appliquée à la productivité, l’arrivée récente de l’IA générative dans le travail contraint la Tunisie à se confronter à cette question de manière directe. « Il ne s’agit pas d’un simple sujet technologique, mais d’un véritable choix de société et de modèle économique », a-t-il affirmé.

Dans une économie sous forte contrainte budgétaire, la croissance ne peut plus s’appuyer sur la dépense publique, le recours à l’endettement ou une main-d’œuvre à bas coût, devenue non compétitive face à d’autres régions. Il reste alors un seul levier structurel : la productivité, c’est-à-dire la capacité à créer davantage de valeur par heure travaillée.

Cependant, la productivité tunisienne stagne depuis plus d’une décennie. Cette situation explique en grande partie la lenteur de la croissance, la pression continue sur les salaires et l’incapacité à financer durablement les politiques sociales.

Une révolution silencieuse du travail

Dans ce cadre, l’IA générative marque une rupture significative. Pour la première fois, une technologie permet d’obtenir des gains de productivité rapides, accessibles aux PME, sans nécessiter d’investissements importants, et applicable immédiatement aux secteurs tertiaires, qui représentent une part croissante de l’économie. Elle s’attaque précisément aux principaux goulots d’étranglement actuels : administration, gestion, commerce, services, ingénierie, communication et finance.

Contrairement aux précédentes vagues technologiques, l’IA générative ne remplace pas principalement les machines, mais renforce les capacités cognitives des travailleurs. Elle permet de réduire le temps passé sur des tâches répétitives, d’améliorer la qualité des analyses et des décisions, et d’accélérer l’exécution sans diminuer la qualité du travail.

Dans de nombreuses entreprises tunisiennes qui ont intégré ces outils de manière structurée, les bénéfices sont déjà palpables : gains de temps significatifs, souvent dépassant une heure par jour, amélioration de la qualité du travail réalisé et recentrage des équipes sur des tâches à forte valeur ajoutée.

À l’échelle nationale, la généralisation de tels gains pourrait représenter un potentiel de croissance équivalant à plusieurs points de PIB, sans creuser la dette publique.

Néanmoins, comme le souligne Maher Kallel, l’IA n’est pas une solution miracle : elle amplifie les organisations bien structurées et met en lumière les dysfonctionnements des autres. Le télétravail, les horaires flexibles, et le travail par objectifs sont souvent présentés comme des solutions idéales pour améliorer la productivité. Pourtant, ces dispositifs peuvent produire l’effet inverse s’ils sont mal appliqués.

Quelles clés pour la réussite ?

En Tunisie, le principal obstacle n’est ni technologique ni juridique, mais avant tout managérial et culturel. Le modèle dominant repose encore sur la présence physique, le contrôle et une hiérarchie verticale, tandis que le travail hybride nécessite, au contraire, des objectifs clairs, des indicateurs mesurables et une culture fondée sur la responsabilité et la confiance. À défaut de ce changement, le télétravail peut rapidement devenir source de désorganisation, de méfiance et, finalement, de perte de performance.

En outre, il est essentiel de mettre en place un cadre réglementaire clair et apaisant, un droit effectif à la déconnexion et une protection sociale adaptée aux nouvelles formes de travail. Le travail hybride n’est pas une finalité en soi ; il ne devient productif que s’il est considéré comme un système cohérent, soutenu par des outils numériques adaptés, parmi lesquels l’IA générative joue désormais un rôle majeur.

Kallel a également précisé que la crainte la plus répandue demeure : l’augmentation de la productivité risquerait de nuire à l’emploi et de fragiliser le pouvoir d’achat. Cette peur se comprend, mais repose sur une confusion importante. Le véritable danger pour l’emploi n’est pas la productivité, mais son absence. Les économies stagnantes finissent par réduire brutalement les emplois et comprimer les salaires.

La question ne se résume donc pas à savoir s’il faut augmenter la productivité, mais comment s’y prendre. Première règle : remplacer des tâches, et non des personnes. L’IA élimine surtout les tâches répétitives et peu qualifiées ; lorsqu’elle est utilisée de manière judicieuse, elle accroît la valeur du travail humain au lieu de le rendre obsolète. Deuxième règle : partager les gains de productivité. Sans améliorations des salaires, des conditions de travail ou de la formation, la transformation devient socialement insoutenable.

Troisième règle : accompagner les secteurs traditionnels. Dans le textile, l’agriculture ou les services classiques, l’IA doit viser à réduire les pertes, à améliorer la qualité et à encourager la montée en gamme, plutôt qu’à automatiser de manière brutale au détriment de l’emploi. Enfin, quatrième règle : ériger la formation en priorité nationale. La véritable protection de l’emploi réside désormais dans l’employabilité, plutôt que dans le poste occupé.

Former massivement aux usages concrets de l’IA devient ainsi une politique économique et sociale à part entière. La Tunisie se trouve à un tournant. Soit elle considère l’IA générative comme un simple gadget technologique ou une menace à contenir, soit elle la reconnaît pour ce qu’elle est réellement : un levier stratégique pour sortir de la stagnation économique, améliorer la productivité, préserver l’emploi et recréer des marges de manœuvre sociales.

Ce choix ne revient ni uniquement aux ingénieurs ni uniquement aux entrepreneurs. Il engage l’État, les entreprises, les syndicats, et plus largement, toute la société tunisienne. La question n’est plus de savoir si cette transformation se produira : elle est déjà en cours. Reste à savoir si la Tunisie la subira ou parviendra à l’organiser, a conclu Maher Kallel.