Corridors énergétiques africains : levier stratégique pour industrialiser le continent
Mondher Khanfir a dévoilé un rapport stratégique sur les corridors énergétiques en Afrique, qui sera lancé lors du forum FITA 2026 les 28 et 29 avril. Le rapport propose une approche renouvelée de la géopolitique énergétique africaine et souligne que l’Afrique investit environ 90 milliards de dollars par an dans son infrastructure, dont près de 60% sont consacrés au transport-logistique et à l’énergie.
Mondher Khanfir, consultant en innovation et infrastructure ainsi que vice-président du TABC, a présenté en exclusivité les principaux points d’un rapport stratégique qui redéfinit la fonction des corridors énergétiques en Afrique.
Aussi loin d’être de simples câbles ou tuyaux à traverser les frontières, ces infrastructures sont de véritables “artères de développement”, vitales pour la transformation industrielle du continent. Le rapport sera officiellement lancé lors du forum FITA 2026, qui se tiendra les 28 et 29 avril, et propose une nouvelle approche de la géopolitique énergétique en Afrique.
Cette initiative fait suite à un précédent rapport publié en 2019 par le think tank TABC sur les corridors de transport et logistique, préparé avant l’établissement de la Zone de libre-échange continentale africaine. “Entre 2019 et aujourd’hui, beaucoup de choses se sont passées”, a souligné Mondher Khanfir lors d’une interview sur RTCI, en précisant que l’Afrique investit environ 90 milliards de dollars par an dans ses infrastructures, dont près de 60 % sont consacrés au secteur transport-logistique et à l’énergie.
Ces investissements restent, cependant, insuffisants pour atteindre l’objectif de 7 % de croissance annuelle fixé par l’agenda 2063 de l’Union africaine. “Le besoin en infrastructures est de 140 à 150 milliards de dollars selon l’estimation officielle de la Banque mondiale,” a-t-il affirmé, ajoutant que cela représente « la partie visible de l’iceberg », sans tenir compte de l’infrastructure intangible et des écosystèmes associés.
Une grille d’analyse qui surpasse les indicateurs traditionnels
Le rapport développe un modèle d’analyse novateur qui bouleverse l’approche classique de la performance énergétique. “Nous avons créé un modèle de classement taxonomique, un cadre permettant de mettre en perspective les déterminants de la performance énergétique,” a expliqué Mondher Khanfir. En plus du coût du kilowattheure, de l’accès à l’énergie et du taux d’énergie renouvelable, le rapport inclut la dimension de l’intensité énergétique, définie comme “la quantité d’électricité consommée pour produire une unité de valeur du PIB”.
Cette approche justifie les stratégies de corridors en permettant aux nations les plus pauvres de bénéficier de l’excédent énergétique d’un pays voisin situé sur un corridor, ainsi que potentiellement de sa technologie et, surtout, du coût compétitif de son kilowattheure.
Mondher Khanfir identifie trois dimensions essentielles dans son concept de “théorie du changement”. La dimension technologique nécessite d’intégrer la technologie dans le schéma d’industrialisation du continent. « Produire nos propres équipements est important,” a-t-il réaffirmé, en mettant l’accent sur le transfert de technologie plutôt que la simple importation de matériel.
D’un point de vue institutionnel, il plaide pour des modalités d’acquisition et de commande publique adaptées à ce type d’initiatives, mentionnant notamment les partenariats public-privé et les projets d’innovation. Enfin, la dimension infrastructurelle reconnaît qu’une infrastructure représente un écosystème nécessitant une gouvernance spécifique. Il prend l’exemple du barrage de la Renaissance en Éthiopie, qui, d’après lui, aurait dû être conçu dès le départ comme une infrastructure commune à tous les pays du Nil.
Le projet Elmed, modèle de la coopération énergétique
Le câble sous-marin Elmed qui relie la Tunisie et l’Italie sur environ 200 kilomètres représente clairement ce qu’est un corridor énergétique performant. “C’est de la coopération énergétique,” insiste Mondher Khanfir, rappelant que les deux pays ne connaissent pas leurs pics de consommation simultanément, ce qui permet des échanges réciproques bénéfiques.
Il précise que l’Europe n’acceptera sur ce câble que de l’énergie verte, ce qui dynamise la production d’énergie renouvelable en Tunisie. Ce projet a été structuré en joint-venture 50-50, garantissant un équilibre des intérêts. “J’espère que la Tunisie pourra également bénéficier d’un transfert de technologie,” poursuit-il, en ajoutant que si le pays devient “spécialiste des corridors, il y a de nombreux chantiers à réaliser en Afrique.”
L’interdépendance énergie-alimentation-écosystème
L’approche par corridors doit prendre en compte ce que Mondher Khanfir appelle le “nexus énergie-alimentation-écosystème”. Pour illustrer cette interdépendance, il cite l’exemple du cacao en Côte d’Ivoire et au Ghana, qui, ensemble, produisent 60 % du cacao mondial. “Fin 2025, les prix mondiaux du cacao ont chuté de 50 %,” souligne-t-il. Le projet de cartel du cacao de ces pays a été entravé par l’absence d’une industrie de transformation locale. “Si nous avions développé une industrie locale du chocolat, cela aurait été beaucoup plus facile, analyse-t-il, car le prix au rayon du chocolat demeure relativement stable pour le consommateur malgré la baisse des cours de la matière première.”
Concernant l’attraction des investissements privés, Mondher Khanfir rejette l’idée d’une pénurie de financements. “Ce ne sont pas les capitaux qui manquent, mais les instruments financiers adaptés,” déclare-t-il. Il préconise de réexaminer la finance mixte et d’accélérer le développement des obligations vertes.
L’alignement stratégique est essentiel selon lui. “Si nous créons de l’énergie pour l’exporter, cela n’est pas bénéfique pour nous. Il est crucial de tirer parti du besoin immense d’industrialisation et d’urbanisation en Afrique pour justifier les investissements.” Cette démarche doit être mise en œuvre par région, selon la classification de l’Union africaine, incluant l’Afrique du Nord, de l’Est, de l’Ouest, du Centre et du Sud.
Un potentiel vert considérable à exploiter localement
L’Afrique est riche en ressources énergétiques renouvelables, allant de l’hydraulique au solaire, en passant par l’éolien, la géothermie et la biomasse. Toutefois, Mondher Khanfir met en garde contre le risque de devenir “la batterie du monde” et souligne la nécessité de “prioritairement servir les marchés locaux”.
Concernant la croissance du continent, il rappelle qu’actuellement, l’Afrique affiche un taux de 3,9 %, plus élevé que celui de l’Amérique latine, qui est de 2 % en moyenne, et proche de celui de l’Asie en développement hors Chine, à 4,4 %. Selon lui, l’avenir de l’Afrique et les objectifs de 7 % ne peuvent être atteints sans industrie.
Le rapport “Les corridors énergétiques en Afrique : clés de la transition écologique et de l’intégration régionale” sera officiellement présenté lors du forum FITA 2026, prévu pour les 28 et 29 avril. Une table ronde sera dédiée spécifiquement aux corridors énergétiques.
Mondher Khanfir décrit le document comme particulièrement riche, comprenant des monographies par pays, l’analyse de l’offre et de la demande, ainsi que la taxonomie élaborée. “C’est un élément important non seulement pour un investisseur qui trouvera une multitude d’informations consolidées dans un seul ouvrage, mais c’est également précieux pour l’élaboration de politiques publiques,” conclut-il.

