De prof de maths à « coach de l’âme » : immersion dans le marché des « entrepreneurs spirituels »
L’année dernière, l’auteur a cherché le nom d’un ami qu’il n’avait pas vu depuis huit ans et a découvert qu’il s’était autoproclamé « coach de l’âme ». En 2025, le marché du New Age est évalué à plus de 170 milliards d’euros.
Qui n’a jamais recherché le nom d’un camarade de classe ou d’une romance d’été pour savoir ce qu’ils sont « devenus » ? C’est cette curiosité étrange qui m’a conduit l’année dernière à chercher le nom d’un ami que je n’avais pas vu depuis huit ans et découvrir avec surprise qu’il s’était autoproclamé « coach de l’âme ». Sur les réseaux sociaux, Jules* met désormais en avant ses « dons médiumniques », sa « mission de guérisseur » et promet d’aider les autres à se « reconnecter à leur âme ».
Il facture entre 50 euros la demi-heure et 90 euros l’heure et demie pour des séances de numérologie, de tarologie ou même de « lecture akashique » afin de « lire » nos vies antérieures et « guérir les cellules de [nos] corps ». Comment l’ancien professeur de mathématiques que j’ai connu est-il devenu « coach ésotérique » ? Pour comprendre, j’ai demandé à d’autres praticiens de la spiritualité ce qui les avait poussés à se lancer dans ce domaine.
L’expérience de vie comme diplôme
La plupart d’entre eux s’appuient sur leur parcours de vie pour inspirer leurs adeptes. À les écouter, les épreuves surmontées, leurs fêlures personnelles deviennent des apprentissages. À l’instar d’Olivier*, devenu maître Reiki, qui m’a confié que le passage de la cinquantaine avait été « compliqué » psychologiquement entre une « première expérience de médiumnité » et la mise sous tutelle de sa tante. Pour lui, « la vraie connaissance vient de l’expérience ». Frédéric*, énergéticien et sophrologue, explique aussi que son choix de carrière a émergé « de son expérience personnelle », en particulier de relations amoureuses « toxiques, puis fusionnelles, et enfin miroir ».

De la même manière, Jules s’appuie sur sa période de dépression et de consommation de stupéfiants pour justifier sa capacité à « transmuter » les blessures de ses clients en « lumière ». « La plupart des coachs signalés à la Miviludes ne trouvent pas leur légitimité dans leurs connaissances, ou une expertise acquise sur un plan technique, mais dans leur « expérience de vie », qui leur aurait permis de « surmonter des épreuves », » souligne d’ailleurs la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires.
Des « gourous » sincères
D’après l’Observatoire Paritaire des métiers du Numérique, de l’Ingénierie, du Conseil et de l’Événement, le marché du coaching affichait en 2022 un taux de croissance de plus de 10 %. Sur les réseaux sociaux, les maîtres spirituels autoentrepreneurs prospèrent. Et comme Jules, de nombreux d’entre eux ont d’abord suivi une multitude de formations, stages et autres séances ésotériques avant de devenir à leur tour des « marchands » du bien-être.
« Le New Age considère que chacun peut passer de disciple à maître. Au bout d’un moment, l’adepte se dit : « ça y est, je communique moi aussi avec des entités, je peux apposer mes mains et partager mon don avec les autres », » explique Elisabeth Feytit, créatrice du podcast Méta de Choc et consultante sur le film Gourou. Mais la repentie du New Age l’assure : « dans plus de 95 % des cas, ce sont des personnes vraiment sincères qui ont vécu des choses fortes dans ces cadres hors norme, conditionnées par la suggestion et l’autosuggestion. »
De la pyramide à la solitude
Cependant, la majorité de ces coachs en bien-être exercent seuls. Ils partagent leur parcours spirituel sur les réseaux sociaux et, lorsqu’ils deviennent à leur tour « maîtres », invitent leur communauté à profiter de leur « expertise ». « Avec les réseaux sociaux, le recrutement est devenu beaucoup plus simple, on assiste à une forme de banalisation. Aujourd’hui, on peut se lancer de chez soi, mais cela ne signifie pas qu’on va réussir à fédérer, » analyse Damien Karbovnik, historien des religions et sociologue.
Le marché du New Age est évalué à plus de 170 milliards d’euros en 2025. « Cette spiritualité s’en défend, mais c’est une magnifique expression du capitalisme. Il y a toujours un stage à faire, des huiles essentielles à acheter, une session à essayer, » souligne Elisabeth Feytit. De plus, comme le souligne la Miviludes, « le secteur ne dispose pas d’un corpus de connaissances partagées, ni d’un encadrement réglementaire ou même déontologique. » En clair, n’importe qui peut devenir coach dans n’importe quel domaine.
Soigner un cancer avec des jeûnes
En matière de coaching, en particulier dans le secteur du bien-être, il est courant de promettre des miracles. « Deux jours après mon premier soin énergétique, j’ai arrêté de fumer (je fumais un paquet par jour), arrêté complètement de boire, arrêté la viande et le poisson, » témoigne ainsi Frédéric*. L’énergéticien affirme même que certains de ses clients abandonnent parfois « des antidépresseurs pris depuis des mois, voire des années, dès la première séance. »
Pour des malades ou des personnes en souffrance, ce discours peut être dangereux. « Il est agréable d’entendre, quand vous êtes malade, qu’il existe un remède simple qui vous sauvera. Certaines personnes abandonnent leur traitement à cause de ça, » dénonce Pascale Duval, présidente et porte-parole de l’Union nationale des associations de défense des familles et de l’individu victimes de sectes (Unadfi). En novembre dernier, l’émission « Sept à Huit Life » rapportait ainsi le cas de Paul, décédé après avoir tenté de soigner son cancer des testicules avec des jeûnes sévères sur les conseils d’un naturopathe.
Entre bienveillance et risque d’emprise
Si ces tragédies illustrent le danger de certaines pratiques lorsqu’elles s’adressent à des personnes vulnérables, leur essor répond toutefois à un besoin réel : être écouté, compris ou accompagné. « Les pratiques alternatives offrent des espaces d’écoute que les gens ne trouvent pas ailleurs, c’est aussi ce qu’ils viennent chercher en me consultant, » explique Olivier.
En parcourant la vie numérique de Jules, je retrouve un visage familier… Mais profondément transformé. L’ami avec lequel je refaisais le monde s’est métamorphosé en guide spirituel autodidacte, vendant ses séances de guérison et promouvant ses « dons » en ligne. Son parcours montre que, derrière un sincère désir d’aider, se cache un marché sans cadre où la limite entre bienveillance et emprise est dangereusement floue.
*Les prénoms ont été modifiés

