« La cocaïne circule partout en Wallonie en moins de trente minutes »
Arthur, qui habite dans une commune rurale du nord de la province de Luxembourg, consomme de la cocaïne une à deux fois par semaine dans un cadre festif. La police locale, lors de ses opérations, multiplie les contrôles pour détention de stupéfiants et note que « des consommateurs de stupéfiants, il y en a partout ».
« C’est même devenu plus facile d’en trouver ici que dans certaines grandes villes comme à Liège. » Arthur (nom d’emprunt), un jeune homme de moins de 30 ans, vit dans une commune isolée dans le nord de la province de Luxembourg. Il consomme de la cocaïne une à deux fois par semaine, principalement lors de sorties entre amis. « Quand je vais boire des verres avec des amis ou en soirée« , précise-t-il.
« Je connais beaucoup de gens qui prennent de la coke. Ces deux dernières années, c’est devenu très simple. On a un contact sur Snapchat, Telegram ou WhatsApp. On envoie un message avec une adresse et on sait combien de temps cela va prendre pour être livré. Comme c’est répandu, ça ne prend jamais plus de trente minutes.«
La circulation massive de la cocaïne est un phénomène bien connu à quelques dizaines de kilomètres plus au sud de la province, dans la région des Trois Frontières.
À Athus, dans la commune d’Aubange, les véhicules portent souvent des plaques minéralogiques luxembourgeoises (« L ») ou françaises (« F ») plutôt que belges (« B »). Cette petite ville de 8000 habitants se trouve à seulement 500 mètres du Grand-Duché et à deux kilomètres de la France.
Le chef de zone de la police Sud-Luxembourg, qui couvre les communes d’Aubange, Messancy, Musson et Saint-Léger, est présent pour un briefing. « Nous allons assurer une présence visible sur le terrain et chaque comportement suspect sera soumis à un contrôle approfondi« , explique le commissaire, qui supervise cette opération axée sur la lutte contre le trafic de stupéfiants. Une vingtaine d’inspecteurs, d’enquêteurs, de gendarmes français et de représentants de l’Office des étrangers écoutent attentivement avant de partir en mission sur le terrain.
« On a des dossiers avec des quantités de drogue parfois très importantes »
L’opération commence à peine que la radio de l’inspecteur principal Jean-Daniel Muri, surnommé JD, grésille : « Contrôle le véhicule qui sort !«
« C’est reçu, on est avec eux« , répond JD. Un homme est interpellé, soupçonné d’avoir été impliqué dans un deal dans la rue. Il aurait amené une consommatrice pour acheter de la drogue.
– « Vous consommez des produits stupéfiants ?« , demande l’inspecteur.
– « Non« , répond l’individu.
– « Pourtant, il y a un emballage, là, par terre.«
Le contrôle prend quelques minutes. Aucune trace de drogue dans la voiture, mais l’homme sera tout de même entendu librement au poste de police.
« Des consommateurs de stupéfiants, il y en a partout. Et s’il y a des acheteurs partout, il y a aussi des vendeurs partout, souligne Jean-Daniel Muri, directeur des opérations à la Zone Sud-Luxembourg. On ne fait pas forcément la une des journaux comme dans certaines grandes villes, mais on a des dossiers avec des quantités de drogue saisies parfois très importantes.«
De son véhicule d’intervention, le policier montre les « hotspots » (c’est-à-dire les points de vente) de la région : des alcôves de garage, un parking de grande surface (certains deals ayant même lieu dans les rayons des magasins), les arrêts de bus devant une école secondaire et même une plaine de jeux. « Ici, les produits étaient parfois vendus au milieu des enfants« , rappelle-t-il devant un toboggan. Tout type de produits : cannabis, cocaïne, héroïne…«
La cocaïne a remplacé le cannabis
Ce jour-là, l’objectif des forces de l’ordre est multiple : rassurer la population par leur présence sur le terrain, intercepter des ventes de drogue et collecter des informations pour des enquêtes en cours. Dans leur véhicule banalisé, deux inspecteurs du Service Enquêtes et Recherches participent à l’opération. Ils souhaitent rester anonymes car ils travaillent constamment sur des dossiers liés aux drogues.
« Depuis quelques années, on observe une criminalité organisée en plein développement, raconte l’un des deux policiers. Il existe ici des réseaux d’origine subsaharienne. Les dealers sont devenus beaucoup plus organisés et professionnels. Ils exploitent les frontières. Ils sont aussi beaucoup plus discrets. On observe nettement moins d’échanges par téléphone qu’auparavant. Maintenant, ils utilisent des réseaux moins traçables comme Telegram ou Snapchat.«
Son collègue ajoute : « Il y a aussi une évolution au niveau des substances. Auparavant, c’était du cannabis et de l’héroïne. Maintenant, ce sont de la drogue de synthèse et de la cocaïne. » Cela s’explique par l’augmentation de l’offre de « coke » et la démocratisation de cette substance. « Avant, ils payaient 80 à 100 euros le gramme. Maintenant, c’est 40 à 50 euros. Et les clients viennent de tous les milieux. Certains consomment pour des occasions festives, d’autres pour se stimuler au travail. Dans nos enquêtes, nous voyons beaucoup de clients qui travaillent au Luxembourg venir acheter de ce côté-ci de la frontière.«
Les autorités s’alarment également d’une consommation croissante chez les jeunes, voire très jeunes.
« Il n’est pas rare de croiser des consommateurs dès 12 ans« , alerte Charlotte Saint, procureure de division au parquet de Luxembourg et magistrate à la jeunesse.
D’abord, le cannabis apparaît très, très tôt. Ensuite, nous observons des consommateurs réguliers de kétamine ou de cocaïne à 14 ou 15 ans. C’est un phénomène que nous constatons depuis deux bonnes années.
Une fois de plus, la démocratisation et la facilité d’accès aux substances expliquent cette situation.
Une criminalité organisée et internationale
Les observations faites par la Zone de Police Sud-Luxembourg rejoignent celles de l’ensemble de l’arrondissement judiciaire provincial, selon la police fédérale. On y note trois phénomènes criminels cohabitant :
- Le trafic local : peu organisé et principalement axé sur le cannabis.
- La criminalité organisée, professionnalisée : des réseaux criminels, souvent d’origines étrangères, qui s’installent localement pour la vente, principalement de cocaïne, mais aussi la production à grande échelle de cannabis ou de drogues de synthèse.
- Les runners ou trafic de transit : la livraison de grandes quantités de stupéfiants via les axes autoroutiers (E25 et E411) reliant Bruxelles, Anvers ou les Pays-Bas à la France ou au Luxembourg.
Pour la Police Judiciaire Fédérale Luxembourg, les priorités sont clairement les deux derniers phénomènes.
Concernant le premier, « il s’agit notamment d’organisations criminelles albanophones. Elles profitent du côté touristique de la région pour y établir des cultures de cannabis avec l’aide de quelques habitants locaux. La présence de personnes étrangères ne suscite pas d’attention, car il existe de nombreux gîtes. On peut également faire face à des laboratoires de drogue synthétique« , détaille le commissaire divisionnaire Pierre Horrevoets, directeur judiciaire de la PJF Luxembourg.
Pour le trafic de transit, « il s’agit d’organisations criminelles basées à l’étranger. La drogue est vendue à des grossistes. Ces derniers déterminent un point de rendez-vous et le deal se fait dans la province.«
Dans les deux cas, des liens avec des réseaux criminels basés à Bruxelles ou Anvers peuvent être établis. Ces relations commerciales peuvent dans certains cas être considérées comme des filiales criminelles en zones rurales.
Des violences limitées jusqu’à présent
À Bruxelles et Anvers, les fusillades et les attaques à l’explosif liés au narcotrafic perturbent régulièrement la vie des habitants. Dans la province de Luxembourg, police locale, fédérale et parquet affirment que la violence reste intrinsèque aux réseaux criminels.
« Il n’y a pas de points de vente qui donnent lieu à des guerres de territoire« , précise Pierre Horrevoets de la PJF. « Mais des violences ont lieu à l’encontre de consommateurs ou entre dealers pour des dettes. Cela peut aller jusqu’à la torture. »
Des séquestrations sont également rapportées par la police locale, qui indique retrouver régulièrement des armes à feu lors de ses perquisitions.
Malgré tout, certains craignent que la violence urbaine liée au trafic de drogue ne s’étende vers les zones rurales. « On le pressent« , répond un enquêteur de la ZP Sud-Luxembourg. « Cela génère tellement de bénéfices que nous redoutons des rivalités entre bandes et que la population en soit affectée, que ce soit de manière directe ou collatérale.«
« La guerre est perdue »
La prolifération du trafic de cocaïne à la campagne touche tout le pays. Plusieurs polices locales, dont celle de la province de Namur, en zone Haute-Meuse (Dinant, Hastière, Yvoir, Anhée et Onhaye), le confirment. Dans cette région, les structures criminelles organisées ont remplacé les petits dealers locaux.
« Dans un cas précis, nous avons clairement constaté une reprise du marché par une grande organisation qui a le monopole« , souligne Samuel Gerard, inspecteur principal de la section stup. « La situation s’est professionnalisée, agissant comme des sociétés privées légales. Notre priorité est de lutter contre l’enracinement de ces organisations.«
Pour les zones de police locale, lutter contre ces vastes réseaux criminels est très compliqué. « Nous ne pouvons que nous attaquer aux tentacules de la pieuvre, » poursuit le policier. « C’est un éternel recommencement. Nous arrêtons des dealers, nous les mettons en prison, et, le lendemain, voire le même jour, ils sont déjà remplacés par d’autres. Ces organisations disposent d’une main-d’œuvre qu’elles peuvent recruter à volonté.«
La guerre est perdue. Nous ne savons pas quand, mais nous allons la perdre. Cependant, je ne veux pas être pessimiste. Il faut continuer à se battre. Cette lutte est nécessaire. Il faut donc y croire.
Samuel Gerard, inspecteur principal de la section stup
Ce sentiment est partagé par de nombreux policiers rencontrés durant notre reportage. La guerre contre le narcotrafic semble perdue d’avance, mais des batailles peuvent être remportées.
« Je suis assez d’accord« , acquiesce le commissaire divisionnaire Pierre Horrevoets, directeur judiciaire de la Police Judiciaire Fédérale Luxembourg. « Je ne dis pas que c’est complètement perdu. Nous ne sommes pas dans un narco-État. Il nous faut une approche intégrale, devoir s’attaquer à la consommation et sensibiliser la population aux dangers. Inspirer un produit dont on ne connaît pas la composition, c’est jouer à la roulette russe. Mais, je ne suis pas sûr qu’un jour nous parviendrons réellement à éradiquer ce fléau. Cela me semble utopique.«

