Belgique

L’industrie européenne ne parvient pas à rivaliser avec les concurrents chinois et américains.

Le poids de l’industrie dans le PIB européen stagne depuis une vingtaine d’années autour de 22%, alors qu’il était de près de 29% au début des années 90. Selon un rapport du cabinet Deloitte, 83% des indicateurs clés de performance ne sont pas améliorés depuis deux ans, depuis la « Déclaration d’Anvers » de février 2024.


L’industrie européenne traverse une période difficile. D’après les statistiques de la Banque Mondiale, la part de l’industrie dans le PIB européen, qui s’élevait à près de 29 % au début des années 1990, accuse un ralentissement depuis environ vingt ans, stagnante autour de 22 %.

Les secteurs de la chimie, de la pétrochimie, de l’automobile et de la sidérurgie, en particulier, se trouvent en difficulté face à la concurrence asiatique et américaine. Un rapport récent du cabinet Deloitte, commandé par le secteur européen de la chimie, met en lumière ce déclin.

Ce rapport souligne que 83 % des indicateurs clés de performance n’ont pas progressé depuis deux ans, depuis la « Déclaration d’Anvers » de février 2024, où les dirigeants de grands groupes européens avaient proposé une série de mesures urgentes pour rétablir la compétitivité de l’Europe.

En 2026, les défis persistent. Les raisons des difficultés de l’industrie européenne sont multiples. « L’industrie européenne souffre d’un problème de compétitivité qui s’est aggravé au fil des années, » résumait le dirigeant du groupe belge Etex, dans le Journal Télévisé du 11 février. Il pointait du doigt le coût de l’énergie, celui du CO2 et les réglementations européennes. « À un moment donné, il est beaucoup plus avantageux de produire en dehors de l’Europe que de produire en Europe et ensuite d’exporter vers l’Europe, » disait-il, avertissant que l’Europe risquait de continuer à perdre des industries.

**Crise du Covid et crise énergétique ont aggravé les difficultés**

Ces raisons sont connues et souvent discutées. En 2020, la crise du Covid a bouleversé les entreprises. L’Europe a constaté sa vulnérabilité concernant l’approvisionnement en matières premières et en produits variés, comme les masques chirurgicaux et les métaux rares. L’Europe a pris conscience de la nécessité de relocaliser la production industrielle sur le continent.

Cependant, en 2022, l’invasion de l’Ukraine par la Russie a compliqué la situation. « Nous étions, en tant que continent européen, fortement dépendants du gaz russe qui était bon marché, » rappelle Jacques Vandermeiren, patron du port d’Anvers-Bruges. Les importations de gaz russe ont diminué, et les alternatives sont devenues plus coûteuses. À l’apogée de la crise énergétique, les prix du gaz et de l’électricité ont explosé en Europe et sont restés élevés.

Ainsi, selon le rapport Deloitte, les industriels européens ont payé pour leur gaz en 2024, en moyenne, 4,6 fois plus qu’aux États-Unis. Le prix de l’électricité en Europe était 2,4 fois plus élevé qu’aux États-Unis, qu’en Chine et qu’en Inde. Dans certains pays, comme la Belgique, le coût de l’électricité était plus élevé que dans d’autres États de l’Union européenne.

Quatre ans après le début de l’offensive russe en Ukraine, les coûts de l’énergie demeurent une préoccupation majeure pour les industriels européens, consommateurs intensifs d’énergie. « Le handicap énergétique est un point qui persiste et sur lequel nous n’avons pas encore trouvé de solution réelle, » résume Roland Gillet, professeur d’économie financière à la Sorbonne-Université Paris 1 et à l’ULB Solvay.

**Trump et le dollar faible**

L’accession de Donald Trump à la présidence, entamée en janvier 2025, a également obscurci l’horizon de nombreux industriels européens. Les barrières douanières imposées par le président américain nuisent aux industries exportatrices. La chute du dollar par rapport à l’euro constitue aussi un handicap pour les industries. Pour les exportateurs européens, cela représente, sur un an, « 15 % de désavantage concurrentiel, » estime Roland Gillet.

**Des réglementations européennes lourdes**

En parallèle des difficultés liées aux coûts de l’énergie et à la politique commerciale américaine, les industriels européens évoquent fréquemment les réglementations européennes qui, selon eux, freinent leur développement. Cela concerne notamment des réglementations environnementales, mais pas seulement. « Nous devons constater que beaucoup d’industries diminuent leur production, déplacent la production, ferment des sites, et cherchent à réduire leurs coûts pour survivre, » indique Jacques Vandermeiren.

Pour lui, un mécanisme devrait être révisé, celui « qui pénalise les entreprises européennes lorsqu’elles émettent du CO2. » Il plaide pour que les entreprises puissent récupérer davantage les amendes payées pour les émissions de CO2 afin de les investir dans « des projets de transition énergétique. »

Plus largement, la complexité des règles au niveau européen et leur mise en œuvre ralentissent le développement industriel. « Avoir des règlements qui sont parfois spécifiques à chaque pays, parfois au niveau de l’Union, parfois en évolution, crée un frein à l’innovation, » souligne Roland Gillet. Certaines réglementations peuvent être « non bloquantes, mais ralentissantes, » ajoute-t-il, ayant un « handicap supplémentaire. »

Tout ceci complique la concurrence avec d’autres régions du monde, notamment les États-Unis et la Chine, où les règles sont plus uniformes et pragmatiques. À titre d’exemple, le rapport Deloitte souligne le temps nécessaire en Europe pour obtenir un permis pour un investissement industriel, qui peut parfois s’étendre sur plusieurs années.

**Un manque d’union entre Européens ?**

Au-delà des facteurs externes comme le prix de l’énergie ou la politique commerciale agressive d’un pays tel que les États-Unis, le manque d’union entre les Européens et les divergences de vues pourraient-elles expliquer les difficultés à constituer une industrie européenne forte ?

« Quand on est ensemble, quand on est uni, et que l’on ne pratique pas la politique du chacun pour soi, on parvient à créer des géants comme Airbus, » note Roland Gillet. Celui-ci souligne que le constructeur aéronautique européen constitue « un véritable concurrent » de Boeing.

Cependant, ce n’est pas toujours le cas. La fusion entre Siemens et Alstom, qui aurait pu conduire à la création d’un géant dans le secteur ferroviaire, n’a pu se concrétiser en raison des règles de concurrence européennes.

Dans cette situation, les règles de concurrence mises en place par l’Europe ont leurs raisons et une logique défendable, mais elles ne facilitent pas toujours l’épanouissement de l’industrie européenne face à des grands pays concurrents qui n’appliquent pas les mêmes principes. « Nous ne sommes pas complètement structurés comme les États-Unis, la Chine, ou même l’Inde qui commence à se développer, pour rivaliser au niveau mondial, » estime Roland Gillet.

**Des freins à l’investissement et à l’innovation ?**

« Nous avons loupé la révolution technologique, numérique et de l’intelligence artificielle, » relève Michel Hermans, professeur honoraire de sciences politiques à l’ULiège.

En prenant l’exemple de l’intelligence artificielle, l’Europe ne compte pas encore vraiment de leader dans ce domaine. Malgré cela, remarque Roland Gillet, « nous avons déjà une réglementation beaucoup plus stricte qu’aux États-Unis, où se trouvent les leaders. » « Je ne dis pas qu’il ne faut pas réfléchir aux enjeux derrière l’IA ou qu’il ne faut pas être vigilant, » précise-t-il. « Je dis simplement qu’à un moment donné, si nous allons trop loin, avant même d’avoir des entreprises qui créent de la valeur ou qui ont l’intention d’investir chez nous pour développer l’IA, nous risquons de les inciter à le faire ailleurs. »

Bernard Delvaux, le patron d’Etex, a souligné que le contexte actuel dans lequel évolue l’industrie européenne augmente le risque de voir des investissements industriels s’effectuer en dehors de l’Europe en raison des coûts. « C’est clair que les industriels se penchent sur où ils vont faire ces gros investissements et où ces derniers seront rentables, » explique Roland Gillet.

Il faudrait donc s’attaquer aux divers handicaps qui freinent l’industrie européenne. « Si nous résolvons ces handicaps, il n’est pas nécessaire d’appliquer une politique de réindustrialisation. De nombreux industriels et entreprises compétents en Europe choisiront d’investir industriellement en Europe, » conclut Roland Gillet.

Pour lui, il est crucial « d’inciter et d’éviter de mettre des freins inutiles » afin de ne pas détourner les industriels de l’Europe.