Affaire Jacques Leveugle : « La plupart des victimes ne lui sont pas reconnaissantes »
Jacques Leveugle, 79 ans, a affirmé avoir eu des rapports sexuels avec 89 mineurs âgés de 13 à 17 ans dans une dizaine de pays différents entre 1967 et 2022. Le procureur de la République de Grenoble a lancé un appel à témoins afin « de permettre à toutes les victimes, même pour les faits très anciens, de se manifester ».
Quinze tomes, « un millier de feuillets ». Dans ses mémoires, découvertes par son neveu sur une clé USB, Jacques Leveugle, 79 ans, affirme avoir eu des rapports sexuels avec 89 mineurs âgés de 13 à 17 ans dans une dizaine de pays différents. Ces faits s’étendent sur cinquante-cinq ans, entre 1967 et 2022.
Cet ancien éducateur, originaire d’Annecy, a été mis en examen et placé en détention provisoire en février 2024 pour viols et agressions sexuelles aggravés. Mardi, le procureur de la République de Grenoble, Étienne Manteaux, a lancé un appel à témoins afin « de permettre à toutes les victimes, même pour les faits très anciens, de se manifester », explique-t-il à 20 Minutes. Les investigations vont se concentrer sur le Maroc, où se trouvent « la plupart des victimes non prescrites ».
Pourquoi avoir lancé cet appel à témoins ? On n’envisageait pas de lancer forcément un appel à témoins, car c’est un peu l’arme atomique : on cite le nom du mis en cause, et par rapport à la présomption d’innocence et au secret de l’enquête, c’est quelque chose de délicat à manier. Mais c’est juridiquement possible. Le procureur peut légalement communiquer des éléments objectifs tirés d’une enquête. Après un bilan avec les enquêteurs, j’ai réalisé que pour identifier toutes les victimes, avec leurs moyens, on allait y passer des années. Or, le temps presse. Le mis en cause est âgé et il faut envisager une clôture assez rapide des investigations. D’où cet appel à témoins.
Pensez-vous pouvoir en entendre beaucoup ? L’intérêt de cet appel à témoins est de permettre à toutes les victimes, même pour les faits très anciens, de se manifester. Concrètement, on a une difficulté dans ce dossier, qui est celle de la prescription. Les faits décrits par Jacques Leveugle s’étalent sur cinquante-cinq ans. Cela ne permet pas, sur le plan judiciaire, d’envisager des poursuites sur cette totalité. On ne peut remonter qu’en 1993 au plus tard. Néanmoins, des victimes ayant subi des faits avant cette période seront bien évidemment entendues, ce qui donne une vision globale des faits commis par ce mis en cause. Cependant, nous allons prioriser la recherche des victimes pour les faits non prescrits.
Jacques Leveugle a séjourné dans huit pays. Pourquoi privilégier les recherches au Maroc ? Depuis vingt ans, M. Leveugle vit principalement au Maroc. La plupart des victimes non prescrites se trouvent dans ce pays. Les autorités judiciaires marocaines ont déjà été saisies d’une commission rogatoire internationale pour permettre le déplacement d’enquêteurs français qui assisteront leurs homologues marocains dans les auditions des victimes identifiées. La France respecte la souveraineté des autres pays. Ce sont donc les enquêteurs locaux qui réalisent les actes judiciaires demandés. Dans les dossiers techniques, on demande simplement que des enquêteurs puissent se déplacer sur place. Il est important que les enquêteurs locaux soient briefés par leurs homologues français, qui connaissent parfaitement l’affaire. Ils auront ainsi toute la connaissance du dossier et pourront poser des questions complémentaires durant les auditions.
Combien de victimes ont déjà été identifiées parmi les 89 mentionnées par Jacques Leveugle dans ses écrits ? À ce jour, seulement 40 ont été identifiées et entendues. La complexité réside dans ses mémoires, où parfois des jeunes sont décrits avec leur identité précise, notamment leur nom de famille. Mais encore faut-il les localiser. Étant donné que les faits ont été commis il y a longtemps, ces jeunes peuvent avoir changé de région, voire de pays. Parfois, il n’y a que des prénoms ou des surnoms.
Combien se sont portées parties civiles ? Il n’y a que deux parties civiles, qui sont des Français. C’est la singularité de cette affaire. Il n’y a pas de front commun de victimes ayant révélé les faits. C’est la découverte des mémoires numériques par le neveu du mis en cause qui a mis au jour ces faits. Ces jeunes se trouvent dans une certaine ambivalence envers M. Leveugle. Il passait beaucoup de temps avec eux, abusant sexuellement d’eux, mais il leur enseignait également des langues étrangères et leur faisait découvrir des musées, de l’architecture, de la littérature. Certains, la plupart même, ressentent une forme de gratitude envers lui pour ce qu’il a fait, indépendamment des abus sexuels, ce qui explique qu’il n’y ait pas beaucoup de constitutions de partie civile à ce jour. Cela pourrait évoluer, car je ne suis pas certain que les victimes aient bien compris le caractère sériel de ce dossier.
Comment expliquez-vous qu’il soit passé inaperçu durant cinquante-cinq ans ? Il n’est pas du tout sur les réseaux sociaux et ne organisait pas de parties fines avec d’autres, c’est un solitaire. Il n’échangeait aucun fichier et les victimes n’ont pas révélé les faits.

