Achref Naffati : « L’État ne doit pas négliger le secteur des data centers »
Les data centers constituent des investissements lourds, le coût d’un data center de niveau « Tier III » pouvant atteindre environ 200 millions de dinars. La Tunisie bénéficie d’une couverture réseau parmi les plus performantes de la région, à des prix compétitifs, mais certaines contraintes persistent, notamment la rigidité de la réglementation de change, qui entrave les transactions internationales.

Bien qu’émergent, le secteur des « data centers » est désormais crucial pour le développement et la croissance des entreprises, suscitant un intérêt croissant à travers le monde. En Tunisie, cette filière débute, mais possède plusieurs atouts qui favorisent son établissement en tant que hub régional.
Pour comprendre ce marché, Achref Naffati, directeur général d’« EO Data Center » et président du Groupement des entreprises informatiques tunisiennes (Get’IT), partage son analyse sur le potentiel du marché local, les avantages concurrentiels et les perspectives internationales.
La Presse — Commençons par définir ce qu’est un data center et son importance pour les entreprises aujourd’hui.
Un data center englobe toutes les infrastructures techniques nécessaires pour héberger et sécuriser des données, tout en respectant des normes internationales de sécurité, de disponibilité et de performance.
Il fournit aux entreprises un environnement fiable pour gérer et stocker leurs données, tout en minimisant les risques grâce à des équipes professionnelles disponibles en permanence.
Les entreprises se posent ainsi une question clé : est-il préférable de posséder son propre data center ou d’externaliser cette fonction ?
Les data centers représentent des investissements conséquents. Par exemple, le coût d’un data center de niveau « Tier III » peut atteindre environ 200 millions de dinars. Actuellement, de nombreuses entreprises optent pour des salles informatiques simples pour héberger leurs données, une solution qui comporte d’importants risques qu’elles doivent gérer.
Les data centers, en revanche, s’engagent par contrat à respecter des normes strictes de disponibilité, performance et sécurité, mesurées par des indicateurs spécifiques. Ces garanties assurent notamment la sauvegarde des données en cas d’incident tel qu’une coupure de courant ou un incendie. Les entreprises clientes n’ont donc plus à se préoccuper du fonctionnement de leur matériel informatique.
La gestion du réseau, les mises à jour de sécurité, les infrastructures backbone et la surveillance continue sont assurées par des équipes dédiées, disponibles en permanence. En somme, héberger ses données dans un data center permet à une entreprise d’externaliser ce service stratégique et de se concentrer sur son cœur de métier.
Ainsi, elle n’a plus à supporter les lourds investissements ni les dépenses technologiques qui accompagnent le développement et l’expansion de son activité. De plus, cette approche lui permet de mieux maîtriser, voire de réduire, les coûts liés aux aspects informatiques et réseaux, souvent sous-évalués.
Ces services s’adressent-ils uniquement à des entreprises de secteurs spécifiques ?
Les data centers sont des infrastructures neutres. Il est important de rappeler que toute entreprise ou organisation, quelle que soit sa taille ou son domaine d’activité, dispose d’un système d’information, véritable colonne vertébrale de son fonctionnement. Par conséquent, tous les secteurs sont concernés : le secteur bancaire, l’industrie, le commerce de détail, le tourisme, les services, etc.
Le secteur des data centers est décrit comme émergent. Quels atouts la Tunisie possède-t-elle pour attirer leur implantation, et quelles limites freinent encore ce potentiel ?
La Tunisie est un véritable vivier de jeunes talents capables d’accompagner les entreprises dans leur transition digitale, et de mener des projets selon des standards internationaux. En termes de coûts, le pays propose également des prix très compétitifs, ce qui constitue un avantage significatif en matière de compétitivité et permet aux entreprises de réduire leurs dépenses liées aux systèmes d’information.
De plus, la Tunisie bénéficie d’une excellente couverture réseau parmi les meilleures de la région, à des prix attractifs. Cependant, certaines contraintes demeurent et freinent encore l’évolution du secteur. Parmi celles-ci, la rigidité de la réglementation de change limite les transactions internationales.
Une révision de ce cadre réglementaire pour accroître sa flexibilité pourrait être bénéfique. Ce souci se pose notamment lors des transactions avec des clients basés à l’étranger.
Ce n’est pas une mission impossible, mais le processus reste lent et lourd. Le développement local est également entravé par la structure même de l’économie tunisienne, marquée par une forte concurrence et une génération de dirigeants souvent peu réceptifs aux changements.
Ces derniers préfèrent des solutions classiques.
C’est aussi une question de mentalité. Bien qu’il y ait eu des progrès ces dernières années, le rythme reste insuffisant, notamment en comparaison avec d’autres pays de la région et du continent africain.
Qu’en est-il du marché européen ?
Pour le marché européen, la situation est encore plus complexe. La première barrière réside dans la conformité avec le Règlement général sur la protection des données (RGPD), qui encadre strictement l’hébergement des données des entreprises européennes.
Même en cas de conformité, tous les types de données ne peuvent pas être hébergés dans des data centers situés hors de l’Europe. Il est à noter que ces contraintes concernent particulièrement les data centers.
Pour d’autres services, les choses sont plus simples. Cependant, je pense sincèrement que le potentiel se trouve en Afrique, où la demande est en forte croissance.
Comment dynamiser davantage le secteur ?
À mon avis, il est essentiel de partir de cette règle générale : on ne peut pas cibler n’importe quel marché sans d’abord établir des bases solides au niveau local. L’offre et la demande domestiques doivent refléter la performance et la santé de la filière.
Pour y parvenir, l’État doit jouer le rôle de locomotive. Comme l’initiative du cloud national lancée il y a deux ans, l’État peut imposer des normes crédibles pour instaurer la confiance, d’abord auprès du consommateur tunisien.
La question de la réglementation de change est également primordiale : faciliter certaines transactions internationales serait un levier important pour les data centers locaux travaillant avec des clients étrangers.
Enfin, l’État pourrait donner l’exemple en hébergeant ses propres données dans des data centers nationaux et en migrant vers le cloud. Une telle démarche améliorerait non seulement les services publics, mais créerait également une dynamique positive pour l’ensemble du secteur, incitant ses acteurs à investir davantage et à élargir leurs activités.

