Un système d’IA belge ne révèle pas les secrets d’un jeu romain antique.
Une pierre gravée en calcaire, découverte dans le musée romain de Heerlen aux Pays-Bas, présente des marques d’usure visibles à la surface. Eric Piette, professeur en intelligence artificielle à l’UCLouvain, a modélisé les lignes de cette pierre par des graphes dans un système d’IA capable de simuler des parties de jeux de plateau.
C’est l’histoire d’une pierre, une petite plaque de calcaire gravée, découverte au cœur des Pays-Bas et conservée depuis des décennies dans le musée romain de Heerlen, à proximité de nos voisins néerlandais. Elle a suscité l’intérêt des archéologues, qui ont noté des marques d’usure sous forme de stries, de lignes visibles à sa surface. S’agissait-il d’un plateau de jeu ? Si tel était le cas, lequel ?
Il se trouvait, quelque part en Belgique, un expert en règles de jeu, un spécialiste de l’intelligence artificielle appliquée aux jeux. Eric Piette, ce druide de l’IA, avait développé une plateforme logicielle à l’UCLouvain consacrée aux jeux issus de cultures diverses, une machine capable de simuler automatiquement des milliers de parties. Il l’avait nommée Ludii.
Contacté par la directrice du musée, Eric Piette, professeur en intelligence artificielle à l’UCLouvain, a entamé son enquête : « Ce qu’on a fait premièrement, c’est mettre cette pierre dans un système de radiographie et de détection de potentielles usures sur la pierre. On a détecté qu’il y avait des traces d’usure qui correspondaient exactement aux différentes lignes de la pierre et que certaines de ces lignes avaient des traces d’usure qui étaient encore plus marquées que d’autres. »
Cependant, en l’absence de règles écrites, comment déterminer comment les Romains jouaient sur ce qui semblait être un plateau de jeu ? Simuler physiquement des parties avec des pions serait long et fastidieux.
Eric Piette et son équipe de recherche sont bien ancrés dans leur époque, même s’ils se présentent comme des « druides » : « Maintenant, on est dans un monde où on a l’IA qui peut nous permettre d’aller beaucoup plus rapidement. On a repris ces différentes lignes sur la pierre qu’on a modélisées par des graphes dans un système d’IA capable de simuler des parties sur des jeux de plateau. On a obtenu plusieurs configurations possibles car les lignes n’étaient pas complètement claires. On ne pouvait pas être à 100 % sûrs du plateau. Six configurations possibles de plateaux pouvaient potentiellement être utilisés sur cette pierre-là. »
La suite de l’enquête a donc été nécessaire pour approfondir les connaissances. Les simulations réalisées par l’IA ont permis d’éliminer toutes les règles de jeu incompatibles avec les traces d’usure réelles, conduisant à l’hypothèse la plus probable.
« Après identification de quelques dizaines d’ensembles de règles possibles présentes dans la base de données Ludii, correspondant à cette période et localisation géographique, on a regardé s’il n’y avait pas des lignes et des traces particulières sur la pierre qui étaient utilisées plus que d’autres, qui pouvaient potentiellement correspondre aux usures sur la pierre, » explique Eric Piette.
« Et de cela, est ressorti qu’il n’y avait vraiment que quelques ensembles de règles possibles, ce qui nous a amenés à un type de jeu précis, les jeux de blocage. Les jeux de blocage sont des jeux où deux joueurs s’affrontent, chacun ayant des objectifs différents. L’un d’eux cherche à pouvoir toujours déplacer ses pièces tandis que l’autre essaie de complètement bloquer ses pièces. C’est donc vraiment un jeu asymétrique, puisque les deux joueurs ont des objectifs différents, contrairement aux échecs. »
Des jeux de blocage similaires sont documentés à d’autres époques et dans d’autres régions du monde, permettant à Eric Piette d’identifier une influence potentielle : « Cette pierre date de la fin de l’Empire romain, autour des années 200 à 400 après Jésus-Christ. Et pour ce type de jeu, dans cette région, nous n’avons des traces que dans des documents datant du 19e ou du 18e siècle, donc bien plus tard… On sait qu’il y avait des liens civilisationnels entre l’Empire romain et les régions scandinaves, mais on n’a pas de traces de ce type aussi tôt dans notre civilisation, dans notre histoire. »
« Le fait de pouvoir penser que l’Empire romain, vers la fin de son apogée, » précise-t-il, « avait déjà des jeux de type blocage dont les règles correspondent très probablement à un jeu proche de celui joué par les Scandinaves des siècles plus tard, à savoir le Hnefatafl, laisse entrevoir une influence civilisationnelle. »
Eric Piette et son équipe, qui travaillent au niveau international grâce à un réseau nommé COST Action Game Table, espèrent continuer à décoder d’autres objets de musée, car derrière les vitrines, il reste plus d’une pierre énigmatique à analyser avec les IA ludiques de Ludii. En science, pas de « game over ». La recherche se poursuit.
Cette étude a été publiée dans la prestigieuse revue internationale Antiquity.

