Belgique

Protéger son vélo : jusqu’où va la dissuasion ?

L’antivol développé par la start-up française CactUs Lock libère un gaz à l’odeur de putréfaction extrême en cas de tentative de vol, provoquant une réaction immédiate chez le voleur. En France, le CactUs Lock est légal et bénéficie d’une certification de la Fédération française des usagers de la bicyclette (FUB).


Ce n’est ni une simple caméra ni une alarme classique. L’antivol conçu par la start-up française CactUs Lock repose sur une idée radicale : devenir un antivol « actif », capable de réagir physiquement à une tentative de vol.

Lorsqu’il est partiellement coupé, le dispositif libère un gaz dégageant une odeur forte de décomposition, celle de corps en décomposition avancée. « C’est une odeur conçue pour déclencher systématiquement la même réaction », explique Aïko Leroux, fondatrice de CactUs Lock. « Elle provoque un dégoût violent, un instinct de survie et une envie immédiate de fuir. »

Une odeur qui s’accroche aux vêtements, aux cheveux, et aux narines.

Les concepteurs assument cette particularité : l’odeur persiste pendant des heures, voire plusieurs jours, s’imprégnant dans les vêtements, les cheveux et les narines du voleur. Une trace invisible mais durable, conçue comme une sanction immédiate.

Cette approche, déjà bien accueillie en France, trouve un écho particulier ailleurs, où les témoignages se multiplient : vélos électriques disparus en plein jour, cadenas sectionnés en quelques secondes, victimes qui renoncent à porter plainte… Dans un contexte où le vol est perçu comme rapide, efficace et largement impuni, toute solution promettant une réaction immédiate devient mécaniquement séduisante, même si cela remet en question les normes classiques de sécurité.

La dissuasion n’est pas une nouveauté. Cadenas visibles, alarmes sonores et caméras reposent depuis longtemps sur la peur d’être vu ou entendu.

Cependant, avec ces nouveaux dispositifs, la logique évolue : la dissuasion ne se limite plus à alerter, elle agit directement sur les sens, en provoquant une réaction physique immédiate : odorat, stress, réflexe de fuite.

« Tu vas vivre quelque chose de désagréable sur-le-champ ! »

Pour Dimitri Bonnevie, vélociste et ancien formateur chez Pro Velo, on assiste à un changement de registre : « On passe d’une dissuasion symbolique à une dissuasion empirique. Le message n’est plus ‘tu risques une sanction’, mais ‘tu vas vivre quelque chose de désagréable sur-le-champ’. »

Une sécurité par l’inconfort, assumée, qui s’inscrit dans une tendance plus large observée dans l’espace public.

Selon Dimitri Bonnevie, cette évolution doit néanmoins être replacée dans la réalité du terrain. « Il faut rester honnête : aucun antivol n’est inviolable. Quand quelqu’un a décidé de voler, il trouvera une solution. »

Selon lui, la sécurité liée aux vélos ne doit pas promettre l’impossible, mais modifier l’équation du risque. « Le but, c’est de ralentir, de compliquer, de rendre l’attaque désagréable. Un antivol efficace, c’est celui qui fait perdre du temps et augmente la probabilité que le voleur abandonne ou soit repéré. »

Un antivol efficace, c’est celui qui fait perdre du temps.

Les antivols bas de gamme sont, selon lui, des illusions de sécurité. « Ça se coupe en deux secondes, contrairement à un cadenas en U. Là, il faut carrément sortir une disqueuse, couper des deux côtés du cadenas. Ça prend du temps et ça fait du bruit, on prend des risques. Et là, on change la donne. »

Les alarmes sonores peuvent également jouer un rôle dissuasif, « mais avec des limites », souligne Dimitri, « certaines se déclenchent à la moindre secousse, et il faut aussi être attentif à un point souvent négligé : toutes les assurances n’acceptent pas tous les antivols. »

CactUs Lock affirme avoir conçu son antivol pour respecter un cadre légal strict. Le dispositif est présenté non pas comme une arme, mais comme un outil de dissuasion passive, destiné à protéger un bien plutôt qu’à blesser une personne.

Le fabricant insiste sur le fait que « la substance odorante libérée (la putrescine) est microdosée, ne provoque aucune lésion physique et n’a pas vocation à perturber durablement. »

En France, où le produit a été développé, cette distinction est cruciale. Le CactUs Lock est légal et bénéficie d’une certification de la Fédération française des usagers de la bicyclette (FUB).

CactUs Lock ne pourrait pas être légalement utilisé en Belgique.

En Belgique, la situation est plus complexe. Le pays dispose d’une législation très stricte concernant les dispositifs de défense. Les sprays au poivre ou lacrymogènes y sont strictement interdits, « classés comme armes prohibées. » À ce jour, aucune interdiction spécifique du produit n’est connue, mais la frontière reste floue : si l’objet est vendu comme antivol, son utilisation pourrait être requalifiée si elle était jugée dirigée contre une personne plutôt que pour protéger un bien.

La loi belge du 8 juin 2006 est explicite. Elle considère comme armes prohibées « les objets destinés à toucher les personnes au moyen de substances toxiques, asphyxiantes, lacrymogènes ou similaires. »

Interrogée sur le dispositif, Amélie Di Vincenzo, premier substitut du procureur du Roi à Charleroi, est claire : « A priori, d’après les informations communiquées, le dispositif développé par CactUs Lock constituerait une arme prohibée et ne pourrait pas être légalement utilisé en Belgique. »

Pour de nombreux cyclistes, ces innovations traduisent avant tout un sentiment d’abandon. Face à des vols répétés, rarement résolus, à la rareté des infrastructures sécurisées et à l’impression que les plaintes demeurent sans suite, la protection du vélo semble de plus en plus relever de la responsabilité individuelle.

« On m’a volé mon vélo électrique deux fois en deux ans. La seconde fois, je n’ai même plus porté plainte », confie Julien, cycliste bruxellois. Amélie, de son côté, pensait avoir pris toutes les précautions nécessaires en stationnant le sien : « J’avais attaché mon vélo à une poubelle chaussée d’Ixelles. Je ne savais pas qu’elle n’était pas fixée au sol. Je me suis sentie seule, démunie. J’ai porté plainte, mais on ne l’a jamais retrouvé. »

La police n’est pas intervenue directement, mais j’ai récupéré mon vélo moi-même.

D’autres cyclistes adoptent des solutions plus artisanales. Thomas, habitant de Schaerbeek, a glissé un traceur GPS discret sous la selle de son vélo. « Quand on me l’a volé, j’ai pu le localiser dans un garage à quelques kilomètres. La police n’est pas intervenue directement, mais j’ai récupéré mon vélo moi-même. Depuis, je sais que ce n’est pas une vraie solution, mais c’est la seule qui m’a donné l’impression de reprendre un peu de contrôle. »

Et les vols de vélos, déjà nombreux dans les grandes villes, continuent d’augmenter avec la popularité du vélo et la valeur accrue des modèles, notamment des vélos électriques, qui attirent particulièrement les voleurs. « On cherche des solutions techniques, mais le problème est avant tout humain », observe Dimitri Bonnevie. « La technologie, à elle seule, ne répond pas aux causes sociales du vol. »

Cependant, il souligne l’importance des réponses collectives. « Les parkings sécurisés, les box vélo ou les arceaux surveillés fonctionnent. Là où l’offre est bien pensée et accessible, on constate une nette diminution des vols. C’est en renforçant ces infrastructures, plutôt qu’en laissant chacun se débrouiller, qu’on crée un climat de confiance. »

Ce constat n’est pas seulement théorique. Sur le terrain, plusieurs dispositifs collectifs se développent : arceaux sécurisés, parkings vélo fermés, box dédiés. Selon Pro Velo, seuls 1 % des vols ont lieu dans des parkings sécurisés, contre 67 % sur la voie publique.

Entre innovations technologiques, perception d’un manque de réponses publiques et recours croissant à des solutions individuelles, les limites de la dissuasion font débat.

En Belgique, le cadre juridique est clair : la protection des biens ne peut se faire au détriment de l’intégrité des personnes. « Protéger les cyclistes et leur vélo passe, selon moi, d’abord par des politiques publiques plus visibles et plus efficaces, plutôt que par des dispositifs fondés sur la peur », conclut Dimitri Bonnevie.

Entre le renforcement des politiques publiques, le développement d’infrastructures sécurisées et les initiatives individuelles de protection, la question du vol de vélos semble déborder celle de la sécurité matérielle. Elle interroge plus largement la manière dont la ville organise la cohabitation et la confiance dans l’espace public.