Belgique

L’espagnol, langue incontournable que l’Amérique de Donald Trump ne peut ignorer.

L’espagnol est parlé aujourd’hui par plus d’un demi-milliard d’êtres humains, ce qui en fait la deuxième langue maternelle au monde, derrière le mandarin. Aux États-Unis, plus de 42 millions de personnes parlent l’espagnol couramment, près de 70 millions le pratiquent ou le comprennent à des degrés divers, soit 18% de la population.


C’est l’histoire d’une langue qui s’infiltre comme un parfum dans les interstices du monde. Une langue qui reste sur les lèvres, se glisse dans les chansons, mijote dans les cuisines, et monte, sans prévenir, dans les stades où l’Amérique se met en scène.

Charnelle, sonore, souvent liée au soleil, elle est née dans les replis d’un empire ancien et est aujourd’hui parlée par plus d’un demi-milliard de personnes, ce qui en fait la deuxième langue maternelle au monde, après le mandarin et loin devant l’anglais, l’hindi ou l’arabe.

Une langue impériale, mais désormais affranchie de tout empire. Cela gêne peut-être ceux qui rêvent d’ordre et de frontières. Certains néoimpérialistes l’observent monter ; dans les voix, dans les votes, dans les vies ; sans jamais pouvoir la contenir ni la contrôler. Cette langue mondiale et indomptable, c’est l’espagnol.

Donald Trump l’a appris à ses dépens, le dimanche 8 février, en plein Super Bowl, ce moment de communion nationale où l’Amérique se regarde dans le miroir de ses certitudes.

La gifle ne venait cependant pas d’un adversaire politique, mais d’un artiste portoricain, tatoué et chanteur. Sur la scène la plus médiatisée de la planète, Bad Bunny a chanté. Mais pas en anglais. En espagnol. Sans traduction. Sans concession. Sans filtre.

Cette langue que Trump pensait releguée aux arrière-cuisines, aux quartiers que l’Amérique traverse sans s’y arrêter, aux fourgons pénitentiaires de l’ICE et aux couloirs des centres de rétention, est montée au balcon. Elle s’est offerte, face caméra, son quart d’heure de lumière.

Il n’a fallu qu’une mi-temps, la plus symbolique de l’année, pour que l’irréversible devienne évident. Ce 8 février 2026, au cœur du grand sabbat patriotique, l’espagnol est monté sur scène. Et il ne s’est pas excusé d’exister.

Portée par Bad Bunny, la langue de Cervantès a déferlé tel un tsunami… sonore, charnel, subtil et indomptable. La langue des exilés et des héritiers, des livreurs de tacos et des prix Nobel, des mères sans papiers et des Grammy Awards, était déjà partout : dans les radios, sur TikTok, dans les lycées et les slogans. Mais ce dimanche, elle est entrée dans les salons de tous les Américains, lors de la grande messe annuelle de l’identité nationale. Et elle ne s’est pas contentée d’un clin d’œil. Elle a pris le micro de bout en bout.

Pas un mot d’anglais pour adoucir. Pas de sous-titres pour accompagner. L’espagnol ne demandait pas la permission. Il s’imposait. Comme une évidence.

Donald Trump, fidèle à lui-même, s’est indigné sur les réseaux sociaux. « Absolutely terrible », « An offense to America », s’est-il étranglé. Mais derrière l’outrage esthétique, c’est un autre trouble qui affleurait. Celui d’une langue longtemps cantonnée aux marges du récit national, qui, soudain, venait de s’installer au cœur du temple. Sans toquer à la porte. Sans protocole. Sans demander la permission.

Ce moment n’était pourtant pas une provocation ouverte. C’était simplement un juste retour des choses.

La NFL, loin d’improviser, savait très bien ce qu’elle faisait. Offrir aux quelque 68 millions de Latinos des États-Unis, dont l’immense majorité parle espagnol à la maison, le miroir qu’on leur refuse souvent. Reconnaître une évidence démographique, culturelle, économique. Ce n’était pas un geste militant, mais un « aggiornamento » stratégique vis-à-vis de cette communauté grandissante, souvent plus attirée par d’autres sports tels que le baseball ou l’autre football, le soccer.

**Une langue née avant l’Espagne**

L’espagnol n’est pas né d’un décret. Il n’est pas sorti d’un palais royal ni d’un dictionnaire. Il est né dans le frottement, dans le mélange, dans la lente usure du latin par la vie quotidienne.

Tout commence avec le latin vulgaire, celui des soldats romains, des colons, des marchands, qui s’installent dans la péninsule ibérique à partir du IIIe siècle avant notre ère. Pas le latin de Cicéron, mais celui qu’on parle sur les routes, dans les tavernes, sur les marchés. Un latin qui se déforme, s’assouplit, se localise. Déjà, la langue s’échappe du centre.

Puis viennent les Wisigoths, au Ve siècle. Ils ne changent pas la langue, mais y laissent quelques traces — surtout dans les noms propres, dans certaines sonorités. L’essentiel reste roman. La péninsule parle latin, mais un latin qui n’est plus tout à fait le même.

Le véritable basculement arrive en 711, avec la conquête musulmane. Pendant près de huit siècles, Al-Andalus devient l’un des grands carrefours culturels du monde médiéval. Et la langue se transforme à nouveau. Le castillan en gestation absorbe des milliers de mots arabes (almohada, azúcar, aceite, alcalde, ojalá). L’arabe n’efface pas le latin. Il cohabite, il irrigue, il enrichit. La langue apprend la porosité.

Dans le nord de la péninsule, au fil de la Reconquista, un parler local s’affirme, le castillan. Une langue de frontière, rugueuse, pragmatique, née dans des zones de combat et de déplacement. Pas une langue de cour, mais une langue d’usage. Une langue faite pour se faire comprendre vite, pour administrer, pour transmettre.

**Le castillan, langue de pouvoir avant d’être langue de culture**

Lorsque les rois catholiques unifient la péninsule à la fin du XVe siècle, le castillan s’impose naturellement comme langue dominante. Non par élégance, mais par efficacité. C’est la langue du pouvoir central, de l’administration, de l’armée.

Et c’est là qu’intervient Antonio de Nebrija, en 1492. La date est symbolique à l’excès. Fin de la Reconquista, expulsion des Juifs, départ de Colomb. Une année charnière où l’Espagne se pense déjà comme puissance mondiale.

Nebrija comprend une chose essentielle : une langue sans grammaire est une langue sans État. En dédiant sa *Gramática de la lengua castellana* à Isabelle la Catholique, il ne fait pas œuvre d’érudit, mais de stratège. Et il le dit sans détour :

« La lengua siempre fue compañera del imperio. »

La langue devient outil de domination douce. Elle permet d’administrer les territoires, d’enseigner la foi, de rendre la justice, d’imposer une mémoire commune. La parole devient (infra) structure.

**Une langue née du pouvoir, sauvée par l’usage, et qui survit à l’empire**

Mais l’Histoire se joue parfois contre ses propres architectes. Car ce castillan standardisé, exporté de force vers le Nouveau Monde, va rapidement échapper à son centre. En Amérique, il se métisse. Il rencontre les langues indigènes, adopte leurs rythmes, leurs mots, leurs images. Il devient mexicain, andin, caribéen, rioplatense. Il se pluralise.

Quand l’empire espagnol décline, la langue, elle, ne tombe pas. Elle circule déjà sans maître. Elle n’a plus besoin d’un centre unique. Elle devient polycentrique, donc robuste. Chaque territoire l’adapte, la transforme, la fait sienne.

C’est là, sans doute, que se joue son destin moderne : une langue née du pouvoir, mais sauvée par l’usage. Une langue qui n’appartient plus à une nation, mais à ceux qui la parlent.

Cette langue, forgée par le latin des soldats, enrichie par l’arabe des savants, trempée dans les brassages de la Reconquista, puis standardisée par les grammairiens du pouvoir, n’a jamais cessé de circuler. L’espagnol est né dans le tumulte : aux frontières, dans les camps, sur les routes. Il a appris très tôt à survivre à l’empire, à digérer l’exil, à faire de l’altérité une force.

C’est sans doute pour cela qu’il est si direct, si charnel, si aisément chantable. Il épouse les accents, les variations, les dérives, sans perdre de sa colonne vertébrale. Il ne craint ni le métissage, ni le déplacement. Il les réclame. Car il ne vient pas d’un centre figé, mais d’une multitude de marges. Il ne vise pas la pureté : il vise la présence.

Alors quand il surgit dans un stade américain, un soir de Super Bowl, porté par un chanteur portoricain et acclamé par des millions de téléspectateurs, il ne dérange pas l’ordre des choses. Il le prolonge. Il ne réclame pas sa place. Il la prend — sans fracas, mais avec évidence. Parce que l’espagnol n’est pas une langue née dans le marbre. C’est une langue née dans le mouvement. Et elle y revient toujours.

Cette langue s’étend partout sans frapper, depuis longtemps, et pour longtemps. Elle n’est plus une langue d’ailleurs. C’est une langue d’ici. Une langue du quotidien, de l’intime et du politique. Et les chiffres confirment ce que l’oreille et l’époque ont déjà compris.

L’espagnol se parle aujourd’hui à l’échelle d’un continent, et même davantage. Plus de 635 millions de personnes dans le monde peuvent s’y exprimer, dont 519 millions pour qui il s’agit de la langue maternelle.

Le Mexique en est le poumon central, avec plus de 110 millions de locuteurs, mais l’ensemble ne connaît ni capitale unique ni centre de gravité. Vingt et un États souverains ont fait de l’espagnol leur langue officielle : des rives du Rio Grande aux Andes, des Caraïbes à l’Europe méridionale, jusqu’à la Guinée équatoriale. Un archipel linguistique.

À cette masse native s’ajoute un mouvement continu d’adoption. Plus de 24 millions de personnes apprennent aujourd’hui l’espagnol comme langue étrangère, principalement aux États-Unis, dans l’Union européenne et au Brésil. Il est désormais la deuxième langue la plus enseignée au monde, derrière l’anglais, mais loin devant toutes les autres. Une langue que l’on choisit. Que l’on désire. Que l’on apprend non par devoir, mais par attraction.

Sa vitalité se lit aussi ailleurs. Près de 7 % des livres publiés dans le monde le sont en espagnol, la langue compte onze prix Nobel de littérature, et elle s’impose massivement dans les industries culturelles contemporaines… de Spotify à Netflix, de YouTube à TikTok, elle est la deuxième plus utilisée sur les réseaux sociaux.

Aux États-Unis, plus de 42 millions de personnes parlent l’espagnol couramment, près de 70 millions le pratiquent ou le comprennent à des degrés divers. Soit 18 % de la population. Loin d’être cantonné à quelques enclaves, l’espagnol irrigue la Californie, le Texas, la Floride, New York. Il est présent là où l’Amérique travaille, consomme, chante et vote. En 2024, plus de 36 millions de citoyens hispaniques étaient en âge de voter. Leur langue n’est plus un marqueur identitaire périphérique. Elle est désormais devenue un levier culturel et politique.

L’Europe n’échappe pas à ce mouvement. On y compte plus de 45 millions d’hispanophones, natifs ou apprenants réguliers. Bien au-delà de l’Espagne, la langue progresse en France, en Allemagne, en Italie, dans les pays nordiques. Et en Belgique, plus discrètement mais sûrement, entre 200.000 et 250.000 personnes la pratiquent activement.