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Frédéric Nietzsche : un philosophe-poète parmi ses amis

Nietzsche (1844-1900) était connu pour sa méfiance envers les philosophes, les désignant comme « des prêtres masqués ». Dans son poème « Entre amis », il souligne l’importance de l’amitié en affirmant : « Il est beau de se taire ensemble,/Plus beau de rire ensemble ».


Resté célèbre principalement en tant que philosophe, Nietzsche (1844-1900) affirmait néanmoins être avant tout poète. Cette méfiance envers les philosophes, qu’il qualifiait de « prêtres masqués », renforce l’idée selon laquelle le poète se méfie des intellectuels. Son intérêt pour la poésie est manifeste dans ses écrits, comme le soutiennent les spécialistes. Parmi ses poèmes, « Entre amis » retient particulièrement l’attention, car il sert d’excipit dans le célèbre livre : *Humain, trop humain*.

Sa sensibilité à la musique témoigne également de cette conscience exceptionnelle qu’il avait : le poète, à l’instar des artistes authentiques, n’est pas un intellectuel. Nietzsche, en grand poète de la langue allemande, nous livre ce poème dans lequel il s’exprime de manière intime en tant qu’ami du lecteur.

Il est essentiel de lire Nietzsche en tenant compte de son humour, comme l’a souligné Philippe Sollers lors d’une rencontre qui lui était dédiée (Sollers, « L’autre Nietzsche »). Selon Sollers, pour comprendre Nietzsche, il convient de le considérer davantage comme un poète que comme un philosophe. Il soutenait que Nietzsche est poète jusqu’au bout, un poète qui ne supporte jamais ce qu’il qualifie de « bassesse d’instinct », en référence à sa sœur, une antisémite notoire, qui a déformé la pensée de Nietzsche.

Sollers souligne que Nietzsche est un visionnaire annonçant une catastrophe pour l’Allemagne, allant jusqu’à s’inventer des origines polonaises. Sa sœur, cette « venimeuse vermine », comme le nomme Sollers, tout en reconnaissant le génie incontestable de son frère, le qualifie dans une de ses lettres de malade aux prises avec un délire.

Cependant, fidèle à des principes solides, contrairement à ce que l’on pourrait croire, Nietzsche célèbre l’humain, comme en témoigne son poème « Entre amis ». C’est pourquoi, dans son hymne à l’amitié, il met en avant l’importance de cette valeur en utilisant l’adverbe « ensemble » : « Il est beau de se taire ensemble,/Plus beau de rire ensemble ». Le silence et la parole se complètent dans un moment de convivialité, où la joie des réunions et des festins entre amis prédomine. Ainsi, l’amitié devient le symbole de la joie collective, de la fraternité et de la sagesse partagée.

Le rire, sur lequel le poète insiste, représente la véritable amitié lorsqu’elle est sincère. Il symbolise la pureté des cœurs et l’innocence : « Rire entre amis, éclats cordiaux/ Et blanches dents qui se découvrent ».

Entre amis, l’ordre des choses est inversé. Le silence devient une action, pas une réaction, celui du vainqueur, empreint d’humilité. Le rire survient souvent après avoir reconnu une erreur. Rire de soi pour apprendre. L’utilisation des verbes à la deuxième personne du pluriel évoque un « nous » fraternel et universel, qui inclut tous les amis. Se taire en partant gagnant, rire plutôt que de manifester des regrets, pour créer une nouvelle culture ! Tant que la mort nous attend, il faut vivre sans regrets. Face à la mort, il faut rire, comme le souligne le refrain : « Çà mes amis ! L’aurons-nous bien ?/Ainsi soit-il ! Et au revoir ! ».

De plus, l’amitié est une qualité des gens naïfs, incapables de calcul, « libres de cœur », où la Raison ne peut être que celle issue de l’amour et du dévouement, non pas l’amour-désir, mais une passion vertueuse, proche du *telos* cher à Aristote dans *Éthique à Nicomaque*. L’amitié exige un dépassement de soi et un désintéressement total, à l’image de certains artistes fous qui ne trahissent jamais leur art.

Nietzsche, souvent perçu comme dur en tant que philosophe, ne serait-il pas plus doux en tant que poète ? En d’autres termes, la clé de la philosophie nietzschéenne ne résiderait-elle pas dans ses rares et méconnus poèmes ?

Ce poème révèle avec une grande magnificence toute la philosophie de l’Autre. En peu de mots, Nietzsche prouve son talent de philosophe, conscient des capacités du poète, tout comme Rimbaud, qui, à l’âge de 15 ans, écrivit le poème « Sensation » où, tel un homme jouissant d’une liberté excessive, il affirmait : « Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien/Par la Nature, -heureux comme avec une femme ».

Restons cependant concentrés sur Nietzsche, cet ennemi de la médiocrité et de l’obscurité, le poison de l’homme banal. Dans son poème « Entre amis », avec l’humour dont il est maître, il appelle à ouvrir cœur et intellect à la lecture de *Humain, trop humain* : « Veuillez, ce livre sans raison, / Lui ouvrir cœur, oreille et gîte ». Le poète fixe ainsi les fondements de la poésie, établissant que tout poème doit être lu joyeusement, amicalement, sans exigence morale ni logique. La poésie, l’art et la musique sont « donnés » à ceux qui sont de nature heureuse, libres de cœur et irrationnels, non pas la déraison des malades, mais celle des fous, fidèles à la Raison et à la Pensée. Les plus grands sacrifices reviennent aux fous.

Écrire un poème est donc un acte de résistance, libérateur, propre à l’humain, trop humain. Écrire pour devenir fou et éviter la maladie : « Croyez, Amis, ma déraison/N’appelle point malédiction ! ». Si l’homme souffre dans un monde pourtant en amélioration, c’est qu’il n’a pas voulu écouter le poète.

La dernière strophe, plus libre, laisse entendre clairement la voix du poète qui, à l’instar de Picasso, avance avec assurance, sans Dieu ni maître : « Ce que je trouve et cherche, moi-, /Livre jamais en parla-t-il ? ».

Encore une fois, il cultive l’humour. Le livre appartient à la raison, réservé aux chercheurs et aux penseurs plus sages. Le poète, lui, se refuse à ce cercle, préférant être un fou : « La gent des fous, en moi honorez-là !/Et ce livre de fou, apprenez-y/Comment Raison vient… à raison ».

Placé comme épilogue de *Humain, trop humain*, ce poème s’apparente à une prophétie infaillible, tel un testament, un Grand Testament, une expression poétique capable de voir, semblable à Rimbaud qui affirma un jour : « Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir ! » (*Le bateau ivre*).

Épuisé, Nietzsche sombre dans la folie, tant et si bien que le monde humain lui devient repoussant. En tant que grand poète et philosophe, fidèle à la vertu, il choisit de nous laisser la meilleure des choses : LA POÉSIE. Si l’homme se sent seul, c’est qu’il lui manque cette dose de poésie que chacun de nous porte en soi. Quand allons-nous prendre Nietzsche et la poésie au sérieux ?

**Par Najib Allioui**
**Agrégé de Lettres modernes et titulaire d’un Doctorat en Sciences du langage**
**alliouinajib@gmail.com**