Le cinéma tunisien : « l’homme de cendres » (1986) et le silence de Sfax.
Nouri Bouzid a écrit le poème Zayir Qadim entre le 10 et le 13 mars 1979, pendant son incarcération à la prison de Borj El-Roumi. Le film « L’homme de cendres », produit en 1986 par Cinétéléfilms et Satpec, a été restauré en 2025 par la Cineteca di Bologna avec le soutien de plusieurs organisations, et il a remporté le Tanit d’or aux JCC à sa sortie.
« Je suis venu vous voir, mais les portes restaient fermées.
Je me souviens d’un temps où les rues étaient pleines de vie.
Les quartiers ont perdu leur magie, et les visages se sont adoucis. Les préaux ne murmurent plus, les patios ont oublié la fête.
Les portes ne dansent plus, les serrures ont cessé de respirer.
Les sabots ne vibrent plus, les lits ne frémissent plus.
Les toits pleurent en silence le départ des hirondelles… ».
Ces mots, issus du poème Zayir Qadim, écrit par Nouri Bouzid pendant son incarcération à Borj El-Roumi entre le 10 et le 13 mars 1979, peu avant sa libération, résonnent encore comme une prophétie pour son film. À la sortie de la salle, la résonance de ces vers persiste, rappelant que le cinéma de Bouzid reflète notre société et ses contradictions. « L’homme de cendres » laisse une empreinte durable par ses interrogations et la fragilité de ses personnages.
Plonger dans ce film, c’est accepter de réfléchir longtemps après le générique. Aujourd’hui, ce classique du cinéma tunisien renaît grâce à sa restauration, permettant une (re)découverte complète de l’œuvre. Produit en 1986 par Cinétélefilms et Satpec, il a été restauré en 2025 par la Cineteca di Bologna avec le soutien de Cinétélefilms, Cine-sud Patrimoine et du ministère des Affaires culturelles tunisien.
L’image a été numérisée en 4K et le son restauré à partir des copies originales. À sa sortie, le film avait remporté le Tanit d’or aux JCC et avait été sélectionné dans la catégorie Un certain regard à Cannes.
Nouri Bouzid entraîne le spectateur dans les ruelles étroites et vibrantes de Sfax. Hachemi, un ébéniste introverti, évolue aux côtés de son ami Farfat, un jeune rebelle insoumis, au sein d’un groupe de jeunes désabusés. L’annonce d’un mariage arrangé par sa famille pousse Hachemi à dépasser ses propres limites, révélant des traumatismes enfouis depuis son enfance.
Au centre du film, deux thèmes prédominent : la souffrance masculine et la fissure muette qui traverse les protagonistes comme une cicatrice profonde. Le récit dévoile, scène après scène, des existences marquées par un mal-être qui ne trouve ni mots ni espace pour s’exprimer. La fracture intime du monde intérieur masculin se révèle ici dans toute sa complexité, un tourment souvent tu, parfois banalisé, se manifestant par la culpabilité ou un rapport déformé à soi-même et aux autres.
Les hommes du film apparaissent comme des êtres abîmés, prisonniers d’un silence qui les ronge. En associant ces deux thèmes, le film construit un univers où l’ombre du passé engloutit le présent. Bouzid filme un esprit fracturé. Hachemi (Imed Maalal) est littéralement un homme de cendres : résidu d’un feu ancien. La violence se diffuse ici de manière insidieuse. À l’instar de Haneke, elle réside dans les relations et l’étroitesse du quotidien.
Autour de Hachemi, une constellation de figures secondaires, chacune portant un aspect du système oppressif. Le père, en particulier, hante silencieusement le récit. Il est absent. Physiquement présent, moralement effacé. Un père qui délègue et détourne les yeux, devenant complice par son inertie. Il incarne cette autorité creuse, transmise de génération en génération, fondée sur la dissimulation et l’honneur. Une domination virile qui peine à nommer la tendresse ou à reconnaître la vulnérabilité de son propre fils.
À l’opposé de cette silhouette fantomatique, un autre être émerge : flamboyant et bouleversant. Farfat (interprété par Khaled Ksouri, prix du meilleur acteur JCC 86), atypique et moqué, est l’exclu que la société tolère à sa marge. Mais derrière ses airs fantasques, il détient une vérité. Et parce qu’il n’a plus rien à perdre, il ose articuler ce que tous taisent.
L’amitié entre Hachemi et Farfat est d’une pureté presque improbable, agissant comme un refuge et une force vitale. Leur lien crée un miroir où chacun se reconnaît malgré les blessures du passé. Cette complicité sincère et rare illumine le film, offrant une respiration dans un univers oppressant. Autour d’eux, des figures comme Touil (Habib Belhadi), le forgeron conciliateur, Azaiez (Mohamed Dhrif), le boulanger soumis à son père, et Jacko, le jeune juif exilé, tissent un réseau de repères et de soutien, rappelant les communautés masculines décrites par Albert Camus dans L’Étranger ou les microcosmes urbains d’Orwell, où la fraternité devient un levier contre l’hostilité sociale. Bouzid démontre que même dans l’oppression, la solidarité peut transformer et offrir la force de se tenir debout.
« L’homme de cendres » plonge parfois dans un onirisme presque fellinien, où les souvenirs et les sensations prennent le pas sur la narration linéaire. À ces moments de rêverie se répond une incarnation plus corporelle, à la Pasolini, en particulier à travers Farfat, dont la jeunesse et l’exubérance rappellent les garçons de Ragazzi di vita : brutaux, libres, mais toujours profondément humains.
Bouzid saisit la vitalité et la vérité de la jeunesse populaire, ses désirs et ses douleurs, mêlant réalisme social et poésie viscérale. Au-delà des existences et de leurs afflictions invisibles, Bouzid explore Sfax dans toute sa densité, révélant des quartiers et un patrimoine immatériel presque effacé par le temps. La médina, les ateliers, la boulangerie, la forge, Lafran, Sidi Mansour… autant de lieux qui, quarante ans après, se sont transformés, mais que Bouzid capture avec une précision et une nostalgie bouleversantes.
Les accents régionaux, parfois maîtrisés, parfois moins assurés selon les interprètes, contribuent à l’immersion dans la vie quotidienne et sociale. Ils deviennent un vecteur d’authenticité, restituant la couleur locale et les rythmes singuliers de la ville. Au milieu de ces quartiers et traditions se dresse une figure composite, le vieux juif (Yakoub Bchiri). À l’époque, sa simple apparition avait choqué.
Bouzid présente un homme isolé, enraciné dans ses routines, témoin d’une Sfax multiethnique. À travers lui, c’est un monde en voie de disparition qui émerge : une communauté juive s’éteignant, abandonnée à la solitude après le départ presque total de ses membres. Cette présence prépare le spectateur à observer comment ces liens, précaires, façonnent les vies des personnages principaux.
Le film brosse le tableau d’une Tunisie d’autrefois : n’était-elle pas plus tolérante, plus cosmopolite, capable de laisser différentes communautés coexister et interagir sans que leurs différences ne deviennent un obstacle ? La bienveillance de Nouri Bouzid brille à travers ses âmes. Son regard reste attentif aux marginaux qui ont su se libérer des chaînes familiales et sociales, leur offrant une humanité pleine et foisonnante.
Même dans leurs failles et contradictions, ils deviennent touchants et proches. Au cœur de ce legs collectif, les femmes jouent un rôle essentiel. Comme si la continuité des traditions trouvait en elles son havre le plus sûr, la mère (Mouna Noureddine) se présente d’abord comme la gardienne du foyer et des rites anciens.
Autour d’elle gravitent d’autres figures tout aussi fondamentales : la grande sœur (Souad Ben Sliman), confidente portant les traces de l’enfance, devient le point de résonance où Hachemi reconstruit sa mémoire perdue ; la petite sœur, avec son innocence légère, est la seule capable de lui arracher un sourire ; la tante, avec ses maladresses, rythme la vie domestique ; la marabout, silhouette mystérieuse, porte le souffle des croyances anciennes ; Sojra (Wassila Chaouki) et les filles de joie, icônes de désir et de liberté, font vibrer le quotidien des hommes.
Toutes, chacune à leur manière, prolongent ce que la mère incarne : elles détiennent le fil secret de la vie. Elles tissent des liens invisibles et font circuler essence et héritage dans les espaces où elles apparaissent. Près de quarante ans après sa sortie, ce film demeure indispensable pour apprécier ce que le cinéma tunisien a d’essentiel à dire sur la douleur et les questions de genre.
Le film continue de résonner dans un monde arabe encore peuplé de silences. « L’homme de cendres » reste une prise de parole radicale pour tous les Hachemi, qui cherchent aujourd’hui encore à se libérer des ombres.
**Fadoua MEDALLEL, Cinéphile tunisienne**

