Belgique

Bart De Wever : « Après un an de gouvernement, je reste nationaliste flamand »

Bart De Wever s’efforce depuis un an d’incarner un Premier ministre « pour tous les Belges » tout en poursuivant son projet de transformation de l’État. Lors de la première année de son mandat, il a déclaré que « le budget n’est pas la seule boussole, mais c’en est une essentielle ».


Dans cet entretien, Bart De Wever met en avant ses efforts depuis un an pour représenter un Premier ministre « pour tous les Belges », tout en maintenant son projet de transformation profonde de l’État, axé sur l’assainissement budgétaire, une réforme significative du chômage, une approche ferme en matière de défense, et une communication innovante à travers son désormais célèbre chat Maximus.

Un nationaliste flamand à la tête du gouvernement fédéral est déjà un symbole fort. Croyez-vous en la Belgique ?

« On me pose toujours la même question. J’ai changé de fonction, pas de conviction. Je reste un nationaliste flamand, mais j’ai assumé à 100% le rôle de Premier ministre, en essayant de travailler dans l’intérêt de chaque citoyen, où qu’il vive. Après un an de réformes et de défense de notre pays sur la scène internationale, j’ai le sentiment que ma crédibilité a progressé, que les francophones sont davantage prêts à croire que je dis la vérité, à me croire quand je dis : je suis là aussi pour vous. »

Il y a une inquiétude quant à un agenda secret derrière votre entrée au 16 ?

« Je comprends que certains aient eu ce réflexe. On a souvent dit : ‘Attention, il a un agenda caché’. Mais je pense qu’après un an à la tête du gouvernement fédéral, après un an à défendre l’intérêt de la Belgique à l’étranger, il devient plus difficile de soutenir que je serais là pour saboter le pays. Mes convictions sur l’avenir institutionnel ne disparaissent pas, mais ce n’est pas un jeu double : si j’occupe cette fonction, je la prends au sérieux et je gouverne pour l’ensemble du pays. »

Vous critiquez pourtant l’efficacité de la Belgique, son coût élevé. Comment concilier cela avec la loyauté envers l’État que suppose votre fonction ?

« Je reste convaincu que la Belgique doit évoluer sur le plan institutionnel ; ce n’est pas un tabou pour moi. Simplement, nous n’avons pas aujourd’hui la majorité des deux tiers qui permettrait une grande réforme. Donc je suis pragmatique : si on peut faire des choses utiles au fédéral, on les fait. Mais quand je regarde Anvers ou Bruxelles, où on peine à former des gouvernements et où l’argent public est mal utilisé, je constate que le système actuel atteint ses limites. À terme, il faudra une nouvelle étape institutionnelle, et je ne m’en cache pas. »

Lors des vœux au Palais, vos discours et celui du Roi semblaient s’aligner. Est-il devenu votre allié ?

« Le Roi est le chef de l’État, et je suis impressionné par sa façon de travailler. Nous partageons les mêmes constats : nous vivons dans un monde plus dangereux, dans une Europe fragilisée, sous pression. Dans ce contexte, on doit travailler ensemble. Je suis républicain, je ne le cache pas, mais je constate que nous avons un bon Roi : il est extrêmement bien préparé à chaque audience, il pose les bonnes questions et il utilise sa fonction pour défendre l’intérêt général de la Belgique, y compris sur la scène internationale. »

Vous allez jusqu’à dire que vous l’admirez, alors que vous êtes républicain…

« Justement, je n’ai aucun intérêt politique à enjoliver son rôle. Si je dis qu’il fait un excellent travail, c’est parce que je le pense. Cela ne change pas mes convictions de fond sur la forme de l’État, mais cela m’oblige à reconnaître lorsque les institutions existantes fonctionnent bien, et là, c’est le cas. »

Votre première année a été marquée par les discussions budgétaires. Allez-vous concentrer votre législature sur un seul but : le budget ?

« Le budget n’est pas la seule boussole, mais c’en est une essentielle. On a trop longtemps négligé la discipline budgétaire, sous le gouvernement Vivaldi et avant. Notre État social ne peut pas survivre sans prospérité. On ne peut pas prétendre financer la solidarité en accumulant déficit et dette. Je vois cette période comme le troisième grand assainissement de la Belgique, après les années 80 et 90. C’est difficile dans n’importe quel pays, mais en Belgique, avec cinq partis de deux familles politiques et deux communautés linguistiques, c’est encore plus compliqué. »

Pour atteindre vos objectifs, vous avez lancé de grandes réformes dont une réforme fiscale qui a failli faire tomber votre gouvernement, avec des exonérations ciblées retoquées par le Conseil d’État. Faut-il tout recommencer ?

« La réforme fiscale est une réforme gigantesque, d’abord un allègement d’impôts pour ceux qui travaillent : à terme, quelqu’un qui se lève pour aller travailler gagnera davantage, la différence entre travail et non-travail sera plus nette. C’est une réduction d’impôts, mais aussi un transfert fiscal : on a augmenté la taxation sur certains patrimoines, sur les comptes-titres, on a introduit une taxe sur les plus-values. »

Vous avez manifestement un problème avec la TVA…

« Sur la TVA, on a fait un accord qui ne tient pas la route. Tout le monde voulait son exemption : tel secteur, tel autre, pas ceci, pas cela… Après des nuits blanches, on croit avoir un beau cheval, et on se retrouve avec un chameau, parfois très laid et qui pue. Sur ce volet-là, le Conseil d’État nous a envoyé un avis très négatif, presque du stand-up comedy par moments. Cela signifie que si on maintient le système, il sera annulé par la Cour constitutionnelle. Donc nous devons renégocier cette partie. »

Au départ, vous aviez plaidé pour un relèvement du taux standard de TVA de 21% à 22%, ce que le MR refusait. Est-ce que cette piste est de retour ?

« C’était le scénario ‘clear cut’. Je ne peux pas préjuger du résultat. Mon rôle, c’est de faire des compromis entre cinq partenaires qui ont chacun leurs priorités. Je vais écouter tout le monde, mais je ne peux pas promettre qu’on sortira cette fois-ci avec un pur-sang. J’espère au moins un chameau qui pue moins, mais qui nous mène à l’oasis budgétaire. »

Concernant votre réforme du chômage, vous la présentez comme spectaculaire : limitation dans le temps, incitations à reprendre un emploi. Vous affirmez que cela réduit aussi les transferts Nord-Sud. N’est-ce pas un transfert de compétences déguisé au détriment de la Wallonie ?

« Il est objectivement vrai que cela diminuera certains transferts, mais la vraie question est : est-ce défavorable à la Wallonie ? Je ne le crois pas. À court terme, ce sera difficile, je le reconnais, et nous sommes prêts à ajuster certaines choses, par exemple pour les aidants proches. Mais l’idée de considérer le chômage comme un hamac dans lequel on s’installe pour la vie est destructrice, notamment en Wallonie où le taux d’activité reste trop bas alors que les offres d’emploi existent. À long terme, cette réforme doit aider la Wallonie à se redresser, pas la punir. »

Les chiffres syndicaux montrent que parmi les 100 communes les plus touchées par les exclusions, toutes se trouvent en Wallonie ou à Bruxelles. Allez-vous compenser davantage les communes ?

« Nous avons déjà prévu une compensation pour les communes et les CPAS. Le groupe des personnes au chômage depuis plus de vingt ans sera le plus difficile à réactiver, peut-être impossible pour certaines. Si quelqu’un ne peut objectivement pas travailler, cela n’a pas de sens de le laisser dans le régime du chômage ; les CPAS et l’économie sociale sont mieux placés pour les accompagner, avec des moyens supplémentaires. Ensuite, les groupes qui seront progressivement exclus sont, à mes yeux, soit des personnes qui peuvent être activées, soit des gens qui n’avaient pas vraiment besoin de leur allocation. Dans la plupart des pays européens, les choses se passent ainsi. C’est la Belgique qui faisait exception avec un chômage quasi perpétuel. »

Concernant les aidants proches, vous avez été critiqué. On a vu des personnes qui s’occupent d’un enfant gravement malade ou d’un proche en soins palliatifs menacées de sanctions. Ce ne sont pas des profiteurs.

« Bien sûr que non. C’est l’un des effets pervers de notre système de chômage sans limite dans le temps : des profils très différents se retrouvent dans la même catégorie. Quand on est aidant proche, tout le monde comprend qu’on ne peut pas reprendre un travail à temps plein du jour au lendemain. Ce groupe est devenu visible à cause de la réforme, et nous avons décidé d’agir. »

Je peux garantir qu’un aidant proche ne se verra pas couper son allocation du jour au lendemain dans un mois ou deux.

Concrètement, qu’allez-vous faire ?

« D’abord, renforcer le statut des aidants proches qui ont un emploi : simplifier leurs démarches, sécuriser leur situation par la loi. Ensuite, trouver une solution pour ceux qui sont actuellement au chômage, avec une période de transition. Ce que je peux garantir, c’est qu’un aidant proche ne se verra pas couper son allocation du jour au lendemain dans un mois ou deux. La solution structurelle reste à définir, mais nous en trouverons une. »

Vous organisez un grand sommet sur l’industrie à Anvers. Pour vous, c’est la clef pour sortir de la crise. Quels sont les secteurs à renforcer et quel rôle pour la Belgique ?

« Ce sera un sommet européen, pas uniquement belge. J’ai invité les grands acteurs industriels, mais aussi des responsables politiques comme Ursula von der Leyen, Emmanuel Macron ou Friedrich Merz. L’idée, c’est que l’industrie nous dise elle-même quelles sont les cinq ou six priorités qui l’empêchent d’être compétitive en Europe : énergie abordable, intégration des marchés, accords de libre-échange, base industrielle de défense, dérégulation… Le lendemain, nous réunirons un Conseil européen informel à Alden Biesen, consacré uniquement à la compétitivité, pour transformer ces priorités en feuille de route. »

L’industrie réclame aussi une « pause » environnementale, un ralentissement des normes européennes. Vos partenaires Les Engagés vous ont déjà rappelé à l’ordre. Plaidez-vous pour moins d’ambition climatique ?

« Non. Je ne veux pas abandonner les objectifs environnementaux ni le Green Deal. Ce que je dis, c’est qu’on ne peut pas mettre la charrue – la durabilité – devant les bœufs – la productivité, l’innovation, la compétitivité. Si on décarbonise l’Europe en désindustrialisant l’Europe, on aura tout perdu. Il faut concilier transition et compétitivité, pas les opposer. »

La surpopulation carcérale est un dossier explosif. On parle de renvoyer des détenus à l’étranger, de renvoyer des prisonniers sans statut. Est-ce votre plan ?

« C’est dans l’accord de gouvernement : renvoyer les détenus qui n’ont pas de statut en Belgique, envisager des places à l’étranger, mieux orienter les internés vers les hôpitaux et centres psychiatriques. Nous avons hérité d’une situation où environ 5000 personnes devraient être en prison mais n’y sont pas, sans plan sérieux pour régler le problème. À court terme, il faudra aussi des mesures de secours qui ne seront pas populaires. »

Votre ministre de la Justice est critiquée. Est-elle le maillon faible du gouvernement ?

« Je la soutiens pleinement. Elle a hérité d’un problème gigantesque, et elle sait que certaines mesures – bracelets électroniques, libérations anticipées – seront très impopulaires. Les gens n’aiment pas ce genre de décisions, je le comprends. Mais si on veut sortir de l’impasse, il faudra les assumer ensemble. C’est un problème urgent. »

En ce qui concerne la défense, votre première année a été marquée par les discussions sur les F‑35. Allez-vous commander des avions supplémentaires ?

« Nous avons déjà choisi le F‑35, il n’est pas réaliste d’exploiter deux types d’avions de combat en parallèle. Si nous renforçons notre flotte, ce sera avec ce modèle, qui est aujourd’hui le meilleur. Ceux qui pensent qu’on peut en même temps rompre avec les États-Unis se trompent : il faut construire une autonomie stratégique européenne, mais cela prendra du temps. Dire ‘on sort de l’OTAN’ du jour au lendemain serait une folie pure. »

Donald Trump a récemment relayé un montage raciste visant Barack et Michelle Obama. Avez-vous encore confiance dans le président américain ?

« Ce que je dis, c’est qu’il faut regarder au-delà d’un seul mandat présidentiel. Certaines choses dites ou faites depuis la Maison Blanche nous choquent, nous blessent, nous humilient, et je l’ai dit très clairement à Davos. Mais rompre brutalement avec les États-Unis serait une erreur stratégique majeure et ferait le jeu de ceux, dans le camp Trump, qui souhaitent précisément cette rupture. L’Europe doit se préparer à être plus autonome, y compris militairement, mais cela demande une intégration bien plus poussée, une base industrielle de défense renforcée. Ce ne sera pas l’Europe des 27 d’emblée, ce sera d’abord un groupe de pays prêts à avancer. »

Dernière question plus légère : votre chat Maximus n’est pas là aujourd’hui. Il est pourtant devenu une star sur les réseaux sociaux, votre « porte-parole ». Il miaule ce que vous ne pouvez pas dire ?

« On ne peut pas le nier… Au départ, c’était une blague. On a posté quelques photos innocentes, sans musique, sans commentaire, et soudain, il avait déjà des dizaines de milliers d’abonnés. Les gens nous demandaient de le revoir, on a joué le jeu. Maximus ne dit jamais des choses très dures : ce sont de petites blagues, des commentaires cyniques, souvent à mes dépens. »

Mais vous l’utilisez clairement pour faire passer des messages politiques.

« Oui, mais sur un ton léger. J’ai toujours aimé les chats, j’en ai toujours eu, et j’ai longtemps rêvé d’en avoir un dans mon lieu de travail. À Anvers, ce n’était pas possible, ici ça l’est. Le chat a un effet apaisant, et si en plus il permet de parler de politique de manière moins solennelle, tant mieux. L’ampleur prise par le compte n’était pas prévue, mais maintenant, on s’en amuse. »