L’IACE alerte sur le risque d’éviction du privé pour la dette intérieure.
L’IACE prévient que « un recours excessif à la dette publique intérieure risque d’exercer des pressions sur les investisseurs et le système bancaire compromettant ainsi la stabilité du système financier ». Entre 2020 et 2025, les ressources d’emprunt rapportées au PIB ont enregistré une accélération, passant de 77,9% du PIB en 2020 à 80,5% du PIB en 2025.
Un recours excessif à la dette publique intérieure pourrait mettre sous pression les investisseurs et le système bancaire, compromettant ainsi la stabilité du système financier et limitant le financement du secteur privé, avertit l’IACE dans une note d’analyse publiée vendredi 6 février 2026.
Dans son analyse intitulée « Le financement de l’économie tunisienne : politique d’endettement budgétaire et rôle du secteur bancaire », il est établi qu’en raison de l’accès limité aux ressources de financement extérieures, la Tunisie a choisi de s’endetter de manière massive et sans précédent pour financer son Budget.
Cette stratégie pourrait être justifiée par le désir de réduire le poids des échéances extérieures et de limiter la fuite des devises, car le service de la dette intérieure ne provoque pas de sorties de capitaux vers l’étranger.
« Si cette orientation reflète une adaptation aux contraintes extérieures, elle pose néanmoins plusieurs défis, notamment en matière de financement de l’investissement productif et de soutenabilité de la dette intérieure », souligne l’institut.
En effet, malgré ses avantages à court terme, le financement intérieur massif du Budget tend à restreindre la disponibilité des ressources financières pour le secteur privé, un phénomène couramment désigné par « effet d’éviction ».
L’institut indique que les ressources d’emprunt par rapport au PIB ont connu une accélération significative depuis 2020, passant de 77,9 % du PIB en 2020 à 80,5 % du PIB en 2025, soulignant ainsi une dépendance accrue du financement budgétaire à l’endettement.
En parallèle, la structure des ressources d’emprunt du budget a changé depuis 2020, favorisant le financement intérieur au détriment des ressources extérieures.
En 2011, l’emprunt intérieur ne représentait que 35,79 % du total des emprunts budgétaires, tandis qu’en 2021, cette part atteignait 47,58 % pour culminer à environ 78,1 % en 2025.
Cette transformation peut être attribuée à divers facteurs, notamment l’absence d’accord avec le FMI, des difficultés d’accès aux marchés financiers internationaux dans un environnement de révision de la notation souveraine, ainsi qu’une augmentation du coût de l’endettement extérieur.
Évolution des concours à l’économie, une prudence qui s’installe
Le montant total des crédits accordés par le système bancaire aux entreprises, professionnels et particuliers est passé de 98,8 milliards de dinars en 2020 à 118,6 milliards de dinars en 2024.
Cette évolution s’est accompagnée d’une structure relativement stable entre les crédits destinés aux entreprises et aux professionnels d’une part et ceux accordés aux particuliers d’autre part.
Cependant, la dynamique du crédit montre un essoufflement à partir de 2023, indiquant une croissance désormais plus modérée du financement bancaire et une prudence accrue du secteur bancaire face à la conjoncture économique et aux risques liés à la situation financière des entreprises publiques et privées.
Par ailleurs, concernant le lien entre la dynamique économique et le financement bancaire, il est essentiel de rappeler que la théorie économique stipule que, dans un contexte idéal, les crédits à l’économie devraient croître à un rythme légèrement supérieur à celui du PIB marchand pour accompagner le développement des activités productives et soutenir l’investissement privé.
En Tunisie, depuis 2019, l’encours des crédits à l’économie croît à un rythme inférieur à celui du PIB nominal marchand, à l’exception de l’année 2020, marquée par la crise sanitaire. Cette situation s’apparente à un credit crunch, où les banques deviennent plus prudentes dans l’octroi de crédits même en présence de demande.
Le concept d’effet d’éviction fait référence à une situation dans laquelle l’augmentation du financement ou des dépenses publiques, dans un cadre de ressources limitées, augmente la tension sur les marchés de capitaux et réduit la disponibilité des financements pour le secteur privé.
Cette situation entraîne une insuffisance de l’offre de crédit et une préférence des banques pour les opérations de portefeuille, notamment l’acquisition de titres publics, au détriment du financement de l’économie réelle.
Une analyse du Produit net bancaire (PNB) entre 2020 et 2024 fait ressortir une tendance à la baisse des revenus liés à l’activité d’intermédiation et aux marges de commissions pour toutes les banques étudiées.
Cependant, les revenus tirés de l’activité portefeuille sur le marché financier montrent une progression soutenue pour l’ensemble des banques cotées, en particulier pour les banques publiques.
Ces évolutions indiquent un déséquilibre croissant dans la structure des revenus bancaires, marqué par une substitution partielle de l’activité de crédit par celle des placements. Cette tendance révèle une dépendance accrue à la dette souveraine aux effets ambivalents : d’un côté, elle diminue le risque de crédit lié au secteur privé et représente une gestion plus prudente des portefeuilles bancaires.
De l’autre, elle crée une forme d’inertie bancaire, voire une « paresse bancaire », limitant les ressources disponibles pour le financement du secteur productif et, par conséquent, freinant l’investissement privé.
De manière générale, il en ressort que l’investissement en bons du Trésor augmente plus rapidement que l’activité de crédit, renforçant ainsi la dépendance des banques, notamment publiques, au financement de l’État.
Ces dernières tendent à devenir des financeurs du secteur public plutôt que des acteurs de crédit productif.
Nécessité de mettre en œuvre une action coordonnée et cohérente
L’IACE souligne donc l’importance de mettre en œuvre une action coordonnée et cohérente, en promouvant des partenariats public-privé comme instrument principal pour mobiliser des ressources en vue de réaliser des projets à fort impact économique et social. Cela contribuerait à alléger les pressions sur le financement budgétaire et à soutenir la relance de l’économie réelle à travers une politique active de promotion des PME, notamment par la mise en place de lignes de crédit dédiées et de dispositifs incitatifs favorisant l’investissement productif et l’innovation.
L’IACE recommande également de réorienter les ressources de financement extérieur vers des projets d’infrastructure et des secteurs à forte valeur ajoutée afin de renforcer la compétitivité de l’économie nationale, d’accroître la transparence et la qualité de l’information financière, dans le but d’améliorer l’évaluation du risque de crédit, de favoriser une meilleure allocation des ressources et de réduire l’aversion au risque du secteur bancaire.
En outre, il propose d’instaurer une structure nationale de gestion de la dette publique chargée d’assurer la maîtrise de la dynamique d’endettement public dans le cadre d’une stratégie à moyen terme, ainsi que le suivi, la coordination et la consolidation de l’ensemble des engagements financiers de l’État.

