Tunisie

Compétences en IA : le point faible de la croissance en Afrique

L’intégration réelle de l’intelligence artificielle dans l’économie africaine est freinée par un désalignement entre technologies disponibles, compétences humaines et besoins du marché. Mourad El Baz a souligné que l’Afrique fait face à une pénurie critique de compétences en IA, nécessitant une compréhension stratégique de cette technologie au niveau des dirigeants.

Bien que l’intelligence artificielle (IA) se développe progressivement dans les entreprises et administrations, son intégration dans l’économie africaine est entravée par un décalage entre les technologies disponibles, les compétences humaines et les besoins du marché. Dans ce cadre, « Pecb Régional Webinars » a récemment organisé un webinaire intitulé « Les compétences en IA dont l’Afrique a besoin maintenant – Êtes-vous prêt ? ».

La Presse — En tant qu’organisme de certification reconnu, « Pecb » s’engage à promouvoir la confiance numérique via des programmes de formation et de certification de classe mondiale, en accord avec les normes internationales, afin d’accompagner les professionnels dans le développement de compétences essentielles en sécurité numérique et dans d’autres domaines stratégiques.

Dans ce cadre, Walid Charfi, consultant en management des systèmes d’information, en intelligence artificielle et en cybersécurité, a affirmé que la question principale aujourd’hui n’est pas la vitesse de progression de l’intelligence artificielle, mais la capacité des pays africains à suivre ce rythme. Selon lui, si l’IA avance rapidement, l’Afrique reste en retrait, notamment en matière de recherche et d’industrie.

L’urgence est maintenant

Il a souligné que le continent utilise déjà des solutions d’intelligence artificielle, mais demeure principalement consommateur plutôt que concepteur. Bien que des startups et des initiatives émergent, elles restent insuffisantes par rapport à la taille de la population et au potentiel du continent. « L’urgence est maintenant », a-t-il affirmé, appelant à une transition rapide de l’expérimentation à l’action à travers des stratégies concrètes sur le terrain.

Walid Charfi a estimé que le véritable obstacle au développement de l’IA en Afrique n’est pas technologique, mais humain. Le manque de compétences locales est profond, tandis que de nombreuses organisations expérimentent l’IA sans vision claire. « Adopter des outils sans investir dans les compétences conduit rarement à des projets transformants », a-t-il rappelé.

Pour faire face à ce défi, il a résumé les enjeux autour de trois piliers essentiels. Le premier concerne les données locales et la souveraineté des données. Une IA entraînée sur des données qui ne reflètent pas les réalités africaines produit des décisions peu pertinentes. Les langues locales sous-représentées, les contextes urbains mal modélisés et les réalités socio-économiques ignorées limitent l’efficacité des systèmes actuels.

D’où la nécessité d’investir dans la collecte, la structuration, la sécurité et l’hébergement des données africaines, à travers des compétences en data engineering, cloud et data centers. « Pas de données locales, pas d’IA pertinente pour le continent », a-t-il résumé.

Le deuxième pilier repose sur l’IA appliquée, orientée vers la création de valeur réelle. L’IA n’a d’intérêt que si elle résout des problèmes concrets. L’agriculture, la finance, la fintech, la santé ou l’éducation offrent des cas d’usage à fort impact. La compétence la plus rare, selon lui, consiste à traduire un problème réel en cas d’usage IA clair et mesurable, nécessitant des profils hybrides capables de comprendre à la fois les métiers et les limites de la technologie.

Enfin, le troisième pilier concerne l’éducation à l’IA pour tous, soutenue par une gouvernance et une éthique solides. Walid Charfi a rappelé que l’IA n’est plus réservée aux ingénieurs, mais devient une compétence citoyenne. Comprendre les biais, poser les bonnes questions et maîtriser les usages sont désormais indispensables, notamment à travers des cadres comme la norme ISO 42001, dédiée au management de l’IA.

Les compétences décideront du futur de l’IA en Afrique

Il a conclu que chaque citoyen, professionnel et décideur sera amené à interagir avec des systèmes intelligents. Cela implique un rôle central de l’éducation, dès le plus jeune âge, et des formations continues adaptées. « Une société qui ne comprend pas l’IA est une société qui la subira », a-t-il averti, affirmant que les compétences décideront du futur de l’IA en Afrique.

De son côté, Mourad El Baz, CEO de « Skills Campus », a indiqué que la démocratisation rapide de l’intelligence artificielle, notamment à travers l’IA générative, tend à masquer un enjeu plus profond : la compréhension réelle et stratégique de cette technologie par les organisations. Lors d’un événement organisé en partenariat avec « Pecb », il a estimé que le problème ne réside pas dans l’accès à la technologie, aujourd’hui largement disponible, mais dans la perception souvent erronée de ce qu’est réellement l’IA.

« L’IA ne se limite pas aux outils génératifs comme ChatGPT ou Copilot », a-t-il expliqué, soulignant la nécessité de distinguer les différents types d’intelligence artificielle et leurs usages professionnels. Il a mis en garde contre une adoption superficielle, assimilée à un simple effet de mode, au détriment d’une utilisation structurée, gouvernée et réellement génératrice de valeur.

Mourad El Baz a souligné l’importance de la gouvernance de l’IA, rappelant que tout projet dans ce domaine doit intégrer des dimensions clés telles que l’équité, la gestion des risques et des indicateurs de performance pertinents. « L’IA représente une opportunité majeure, mais aussi un risque significatif si elle n’est pas maîtrisée », a-t-il affirmé, appelant les entreprises à évaluer avec précision le retour sur investissement de leurs initiatives, notamment en matière de formation et de transformation des processus.

Un projet stratégique, avec des objectifs clairs

Il a également signalé le décalage persistant entre les formations proposées et les besoins réels du marché, l’Afrique faisant face à une pénurie critique de compétences en IA. Pour y remédier, il a plaidé pour une compréhension stratégique de l’IA au niveau des dirigeants, comparable à l’implication attendue du leadership dans tout système de management. « L’IA doit être pensée comme un projet stratégique, avec des objectifs clairs en termes de coûts, de délais et de qualité », a-t-il souligné.

Par ailleurs, le CEO de Skills Campus a insisté sur la nécessité de déterminer ce qui peut être automatisé et ce qui doit rester sous le contrôle de l’humain, ce dernier étant qualifié de « facteur ultra-humain » dans la chaîne de valeur. Il a également souligné l’importance de former les décideurs à l’IA, afin de distinguer l’IA générative des autres formes d’intelligence artificielle et d’évaluer l’ampleur réelle des projets impliquant le développement de solutions propres.

Enfin, Mourad El Baz a mis en avant trois compétences clés : la maîtrise du prompt engineering, avec des formations adaptées aux métiers (ressources humaines, finance, audit, etc.) ; l’usage professionnel de l’IA, orienté vers des gains mesurables de productivité ; et l’automatisation intelligente des processus, combinant IA, RPA et solutions no-code, déjà intégrées par les grands éditeurs d’ERP.

Selon lui, transformer chaque fonction en véritable « assistant métier » grâce à l’IA pourrait générer des gains de productivité allant de 30 à 70 %, à condition d’inscrire cette transformation dans une vision stratégique claire, cohérente et durable.