Belgique

Les coulisses de l’Europe – Que devient le « Made in Europe »?

Le projet de loi sur le « Made in Europe » est en retard, avec des arbitrages sans fin et des débats en coulisses au Berlaymont, le quartier général de la Commission européenne. Les Etats membres se sont mis d’accord cette semaine pour que les 90 milliards d’euros de prêts à l’Ukraine servent en priorité à acheter européen.


Ce qui devait constituer la pièce maîtresse du chantier, c’est la promesse d’Ursula von der Leyen dans son dernier discours sur l’état de l’Union : le « Made in Europe », comme socle de la souveraineté industrielle européenne. Les responsabilités de ce projet ont été confiées à Stéphane Séjourné, Commissaire européen français à la stratégie industrielle, dont la mission est de concrétiser ce slogan dans la future loi sur l’accélération industrielle.

Cependant, le chantier n’avance pas comme prévu.

Le projet de loi peine à se concrétiser. Sa présentation est retardée, les arbitrages s’enchaînent, les débats se déroulent dans les coulisses du Berlaymont, le siège de la Commission européenne, où un tel retard est rarement bon signe. Le processus semble grippé.

Face à cela, le commissaire français a rompu son silence. Le week-end dernier, il a publié une tribune dans la presse européenne, cosignée par un millier de dirigeants français, belges, italiens, espagnols, et même quelques Allemands. Un cri d’alarme provenant d’un édifice qui privilégie généralement les chuchotements.

### Un message brutal

« Droit de douane, subventions massives, restrictions à l’exportation… la concurrence internationale n’a jamais été aussi déloyale. » Si rien n’est fait, l’Europe risquera de devenir simplement une chaîne de montage pour les autres. Le chantier se déplacera ailleurs, et l’Europe se contentera de visser quelques boulons.

L’Europe doit agir. Les États-Unis ont leur Buy American. La Chine se targue de son Made in China. Pourquoi donc l’Europe ne pourrait-elle pas avoir son Made in Europe ?

Sur le papier, cette idée est séduisante, mais dès qu’il s’agit de prendre des décisions, le chantier devient chaotique. En effet, le protectionnisme n’est pas ancré dans la culture européenne. Au contraire, pour certains États dont l’économie repose fortement sur le commerce international, la préférence européenne est perçue comme une menace.

Cependant, les crises récentes, comme celle du Covid et la guerre en Ukraine, ont servi de révélateur. Nous savons désormais que sans acier, il n’y a pas de défense. Sans semi-conducteurs, il n’y a ni transition verte ni transformation numérique. Sans industrie pharmaceutique, il n’y a ni vaccins, ni masques, ni même d’aspirine.

Le problème, c’est que la souveraineté a un coût. Un coût plus élevé que celui du made in China. En outre, nous plaidons pour la préférence européenne tout en cherchant à signer des accords commerciaux avec le monde entier. Surtout, le gros obstacle reste l’accès aux matières premières, car l’Europe ne maîtrise presque aucune ressource stratégique. La Cour des comptes de l’Union européenne l’a encore rappelé cette semaine : sans ressources stratégiques, l’autonomie restera un slogan sans valeur.

### Un concept pas encore enterré

La tribune récente en témoigne : les industriels européens sont prêts à s’engager. Toutefois, pour prendre forme, le « Made in Europe » devra se concentrer sur certains secteurs clés tels que l’énergie, la défense et la santé. Il ne pourra s’implanter que lorsque de l’argent public sera en jeu, notamment à travers les marchés publics et les aides d’État.

Il est également peu probable que le « Made in Europe » soit totalement européen, ce qui irait à l’encontre de la réalité économique et des règles du commerce international, que l’Europe continue souvent à respecter seule.

C’est sous toutes ces conditions que le chantier pourra démarrer, même lentement. D’ailleurs, une lueur d’espoir se dessine déjà. Cette semaine, les États membres se sont entendus pour que les 90 milliards d’euros de prêts destinés à l’Ukraine soient prioritairement utilisées pour des achats effectués en Europe.

La France œuvre aussi pour que la préférence européenne devienne une priorité dans le prochain budget pluriannuel. Bien que cela n’ait pas suscité l’enthousiasme général, cette idée, qui aurait semblé farfelue il y a un ou deux ans, est désormais sur la table.

### Le Made in Europe n’existe pas encore mais progresse déjà un peu

Le « Made in Europe » avance à pas d’escargot sur un chantier stratégique. C’est beaucoup trop lent dans un monde qui s’accélère, mais cela avance tout de même. Reste à voir s’il atteindra sa destination finale ou s’il finira par devenir un simple panneau « chantier interdit au public », planté au milieu des débris de nos bonnes intentions.