Belgique

Chambres démolies : un jeune porte plainte pour coups à l’IPPJ.

L’IPPJ de Saint-Hubert accueille une trentaine de mineurs en conflit avec la loi. En général, les jeunes sont censés rester 30 jours maximum à Saint-Hubert, mais il arrive parfois qu’ils y restent jusqu’à quatre mois en raison de l’engorgement dans les autres institutions.


Pour cette enquête, nous avons reçu l’autorisation de visiter l’établissement. Au cœur de l’Ardenne se dresse l’IPPJ, dont les barbelés et les grillages se fondent presque dans le cadre pastoral environnant. Ce bâtiment était autrefois une prison, mais il abrite aujourd’hui une trentaine de mineurs en conflit avec la loi.

À notre arrivée, des consignes sont données : nous n’avons pas la possibilité d’interroger ni les jeunes ni les membres du personnel. En général, ce type de visite se prépare longtemps à l’avance, avec une familiarisation progressive, d’abord sans caméra, pour gagner la confiance des jeunes présents. En raison de nos délais serrés, l’administration nous permet tout de même d’explorer une section, mais sans perturber la vie quotidienne de l’IPPJ. Notre présence ne doit pas être source de tensions.

Nous avançons vers la section 4. Les tours de clés se multiplient au fur et à mesure que nous passons les portes métalliques. Accompagnés d’une directrice adjointe, du directeur par intérim et de l’administratrice générale de l’Aide à la jeunesse, nous débouchons sur une cour. Le sol est recouvert de faux gazon, deux buts bordent le terrain, et au milieu se trouve une table de pique-nique à côté de l’abri où les jeunes ont l’habitude de fumer.

À l’intérieur, nous accédons directement à la cuisine. Elle sera également utilisée pour l’activité sportive de la journée. Sur le côté, se trouve une pièce polyvalente, et en face, un couloir dans lequel s’alignent les portes des chambres des onze jeunes de la section. Chacune comprend un lit, des toilettes, un évier, un bureau et une étagère : « C’est petit mais on fait avec », commente un jeune qui a accepté de montrer sa chambre.

Barreaux aux fenêtres, peu de lumière naturelle, espaces restreints : aujourd’hui, même si Saint-Hubert n’est plus une prison, l’atmosphère carcérale y persiste.

Les jeunes sont censés y rester 30 jours maximum. En Wallonie, on compte six Institutions publiques de protection de la jeunesse. Celle de Saint-Hubert est une unité SEVOR, à régime fermé, ce qui signifie que les jeunes ne peuvent pas entrer et sortir librement.

Les mineurs y sont placés par un juge. L’équipe éducative à Saint-Hubert doit évaluer chaque situation et en faire un rapport pour orienter les adolescents vers des structures plus adaptées après un maximum de 30 jours. Ce délai peut être prolongé une fois. Cependant, cela se révèle souvent problématique.

En effet, des jeunes se retrouvent parfois à Saint-Hubert durant quatre mois, ce qui est jugé atypique. « La difficulté ici, c’est qu’un engorgement dans d’autres institutions entraîne un allongement des délais », explique Valérie Devis, administratrice générale de l’Aide à la jeunesse de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Certains jeunes y sont restés jusqu’à quatre mois. Jacques Fierens, vice-président de la commission de surveillance des IPPJ, alerte sur le fait que le bâtiment et le projet éducatif ne sont pas conçus pour des séjours prolongés.

Une commission a dressé un rapport alarmant en novembre dernier, évoquant « de la violence physique, des traitements humiliants », ainsi que des propos dégradants ou racistes de certains membres du personnel, tels que rapportés par des jeunes.

À l’extérieur, un jeune nous a directement fait part de ce type de dérives. Son avocate nous a mis en contact avec lui par téléphone. Il nous explique avoir été frappé lorsqu’il était à l’IPPJ de Saint-Hubert : « J’étais dans mon lit, je jouais avec une balle. Un surveillant est venu, il m’a mal parlé. Il voulait que je lui donne la balle mais j’ai refusé. Il m’a menacé et puis j’ai reçu un coup de pied dans la tête, dans la gorge. »

Le jeune précise avoir été mis ensuite à l’isolement : « Alors que je n’avais rien fait », soutient-il. « Même si j’avais fait quelque chose, techniquement, il n’a pas le droit de me frapper. » Il évoque également avoir été témoin de comportements problématiques de la part du personnel : « J’ai vu des scènes bizarres », lâche-t-il, la voix empreinte d’émotion.

Des employés sont-ils violents envers les jeunes comme le soulignent la commission de surveillance et ce garçon qui a accepté de nous parler ? Nous avons posé la question à l’administratrice générale de l’Aide à la jeunesse. « Toutes les plaintes ont été instruites, et aujourd’hui, on n’a pas matière à une sanction disciplinaire à l’encontre d’un agent », répond Valérie Devis.

L’administratrice reconnaît qu’il est nécessaire de « travailler sur certains dispositifs pour qu’ils correspondent mieux à ce qu’on désire mettre en place au sein de cette institution pour garantir le respect des droits des jeunes », mais ne confirme pas qu’il y ait eu des violences institutionnalisées à l’égard des jeunes.

Une éducatrice a accepté de témoigner anonymement et exprime son inquiétude : « La violence verbale, c’est très souvent, la violence physique aussi. Cela fait des années que je travaille dans cet établissement. Mais ces derniers mois, j’ai vu mes conditions de travail se dégrader. »

Elle souligne que les équipes alertent depuis longtemps sur le manque d’effectifs, la surcharge émotionnelle, une crise organisationnelle, et les conséquences directes de ces difficultés sur la qualité de l’accompagnement. « Oui, ces conditions ont été dommageables pour les jeunes, mais elles le sont tout autant pour les intervenants qui, malgré tout, continuent à assurer une présence et un cadre pour des adolescents qui ont particulièrement besoin de limites stables. »

Certains employés évoquent des règles de plus en plus strictes imposées par la hiérarchie, « en déconnexion avec leur réalité de terrain ».

La situation à l’IPPJ de Saint-Hubert s’est aggravée au cours de l’année 2025, culminant avec des blessés parmi les jeunes et le personnel lors d’un épisode de violence fin novembre, comme l’illustrent des photos que nous avons obtenues.

En décembre, les autorités ont réagi. Un comité de pilotage a été mis en place, des renforts ont été dépêchés d’autres établissements, et un plan d’action a été publié, articulé autour de cinq grands axes : le recrutement de personnel, celui d’un directeur ou d’une directrice, des formations, une réflexion sur le projet éducatif et le respect des droits des jeunes, ainsi que l’amélioration des infrastructures pour la sécurité des jeunes et des équipes.

La situation semble s’améliorer à Saint-Hubert. Cependant, la mise en œuvre de ces mesures prend du temps. La Commission de surveillance a fait savoir que de nouvelles violences avaient éclaté récemment.

L’administratrice générale souligne : « On a effectivement connu des tensions. Aujourd’hui, notre travail consiste à nous assurer que cela ne se reproduise plus, parce que les jeunes en difficulté, en conflit avec la loi, doivent être au centre. Nous devons les accompagner sur le chemin qu’ils sont amenés à suivre avec nous. »

Les témoins se disent soulagés que les autorités aient réagi, conscient que les choses doivent changer, mais ils ont des doutes quant aux effets durables de ce plan.