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France – Irlande : La pénurie de piliers droits, un problème inquiétant ?

Uini Atonio, titulaire du XV de France et pilier droit, a mis un terme à sa carrière la semaine dernière à cause d’un problème cardiaque. Le choc face à l’Irlande, en ouverture du Tournoi des Six Nations, marque le début d’une nouvelle ère pour la mêlée française.

Indéniablement, le départ brutal d’Uini Atonio, un colosse mesurant 1,96 m et pesant 145 kg, crée un grand vide. En effet, il était le pilier droit titulaire du XV de France, et ce, même à 35 ans, malgré son intention d’arrêter après la Coupe du monde 2023. William Servat, l’entraîneur en charge de la conquête, avait réussi à le convaincre de rester pour le bien de l’équipe. Son absence laisse une lacune importante à un poste qui manquait déjà de solutions.

Cela dit, avec la rencontre contre l’Irlande ce jeudi, qui ouvre le Tournoi des Six Nations, les Bleus entrent dans une nouvelle phase concernant leur mêlée. La compétition, selon Fabien Galthié, est désormais ouverte. Dorian Aldegheri a été choisi cette fois, mais rien n’est encore définitif. À 32 ans, le Toulousain a été favorisé par le sélectionneur grâce à sa « maîtrise du poste » et à son expérience en matchs importants avec son club, mais il n’a jamais vraiment été considéré comme un choix prioritaire depuis ses débuts en équipe nationale en 2019 (22 sélections).

Un rôle précieux mais méconnu

Derrière lui, Régis Montagne (25 ans), qui a joué lors de la tournée en Nouvelle-Zélande et à l’automne, apparaît comme le plus prometteur, même s’il reste encore un peu tendre. Thomas Laclayat (28 ans) est en retrait, et plus loin dans la hiérarchie, Tevita Tatafu (23 ans) peine à revenir après des blessures, tandis que Georges-Henri Colombe et Demba Bamba (27 ans tous les deux) ont disparu des radars pour diverses raisons. En somme, la France doit trouver une relève à ce poste aussi précieux qu’obscur.

« Il existe de bons joueurs. Cependant, il faut répondre aux exigences du poste de pilier droit au très haut niveau, et il y a encore un écart important », remarque Didier Retière, ancien directeur technique national (2014-2022) et ancien pilier. Bien que ce rôle ne semble pas évident à première vue, il est très particulier. « C’est très exigeant. Le pilier droit est le seul dont les deux épaules se trouvent à l’intérieur de la mêlée, il doit supporter l’axe de pression du pack adverse. Il doit donc être capable de tenir la mêlée tout en excelling dans toutes les phases de combat pour permettre à son équipe de conquérir des ballons. De plus, il doit aujourd’hui aussi courir et plaquer. »

Ainsi, il est difficile de dénicher le joueur idéal, capable de réunir puissance, résistance, mobilité et technique fine. « Actuellement, après une mêlée ou une touche, on demande qu’il n’y ait plus de numéro, complète Alexandre Castola, coach de la mêlée à l’ASM Clermont Auvergne. Un pilier droit doit être capable de tout faire. » Les profils adéquats sont rares, et la France ne fait pas assez d’efforts pour les identifier. « Un pilier, c’est déjà un gabarit. Il y a un travail à effectuer dans la sélection et le repérage des jeunes, reprend le technicien. Ce poste doit être davantage valorisé, puis développé spécifiquement pour faire émerger des piliers plus matures rapidement. »

Ceci touche à l’un des problèmes du rugby français. Dans les catégories de jeunes, la mêlée est régie par des règles strictes. La poussée n’est autorisée qu’à partir des U16 et est limité jusqu’aux Crabos (U18). C’est une excellente chose pour la sécurité des jeunes joueurs, mais cela a des répercussions en bas de la chaîne. Didier Retière précise :

« Les gabarits qui pourraient faire de bons piliers ne sont pas toujours utilisés dans les équipes de jeunes, car ce sont des joueurs moins dynamiques et, dans ce type de jeu, ils sont moins déterminants. Parfois, ils sont négligés parce qu’on ne perçoit pas ces profils qui s’exprimeront plus tard au plus haut niveau. »

En conséquence, il est difficile pour un pilier de passer en équipe professionnelle (Top 14) tout en étant déjà préparé, alors que les arrières explosent souvent dès leur jeune âge. Les clubs se tournent alors vers des joueurs géorgiens ou du rugby du Sud, expérimentés, ce qui freine le développement des Jiff, ces jeunes issus de la formation française.

Ainsi, trouver l’équilibre entre prévention et développement demeure un défi. Mais la France pourrait certainement mieux faire en matière de formation technique pour les jeunes talents. L’Afrique du Sud, référence en ce domaine, ne fait pas pousser ses gros gabarits plus tôt, mais propose un travail individuel plus développé. Là-bas, un pilier n’est pas uniquement considéré comme « le gros qui pousse », mais comme un technicien qui maîtrise ses placements et son alignement corporel.

On ne voit même plus le pilier droit tellement il est enseveli sous le paquet de joueurs.
On ne voit même plus le pilier droit tellement il est enseveli sous le paquet de joueurs.  - ADIL BENAYACHE/SIPA

En tant que DTN, Didier Retière avait créé « l’Académie des premières lignes » (APL) en 2007, pour des raisons de sécurité et de développement. « Pour moi, c’est vraiment formation par les pairs, c’est-à-dire des experts qui savent détecter les compétences des joueurs. Nous avons réintégré de nombreux anciens joueurs spécialisés, comme Didier Sanchez, qui pouvaient reconnaître ces compétences et aider les joueurs à progresser, détaille-t-il. Ce sont des joueurs qu’il faut apprendre à suivre de près. »

Ce raisonnement est pertinent, mais l’efficacité du système se doit d’être évaluée, notamment pour résoudre la pénurie de piliers droits français de haut niveau. Car l’APL était davantage conçue pour éviter des drames que pour produire une élite. Aujourd’hui, elle ne fonctionne plus sous sa forme originale. Ses principes ont été intégrés dans la formation des éducateurs et les académies régionales, sans toutefois atteindre une ampleur significative. « Dans quelques régions, il y a une activité, mais je pense qu’il serait nécessaire de relancer un peu le processus », suggère Retière. La FFR semblerait avoir tenté une relance en 2023, sans que l’on connaisse encore les retombées.

En tout état de cause, le constat est que le vivier français de piliers reste limité. Il est urgent de susciter de nouvelles vocations, estime Alexandre Castola, qui encadre Régis Montagne et défend ces joueurs de la première ligne. « La mêlée est un art pour moi. Un sport dans un sport. Sans ces joueurs, le rugby à 15 n’existe pas. »

Ce jeudi, face à une équipe d’Irlande affaiblie par des blessures en première ligne, les Bleus ne devraient pas souffrir de la comparaison. Cependant, le Tournoi ne représente pas l’objectif principal de ce XV de France, qui a déjà les yeux tournés vers l’Australie, où se déroulera la Coupe du monde l’année prochaine. Il a été constaté en novembre dernier (défaite 17-32) que les Sud-Africains conservent une nette avance en la matière.