Les lignes privées du TEC continuent malgré la grève : « On fait le même métier, mais pas le même travail ! »
Le réseau TEC est lourdement perturbé cette semaine en raison des négociations pour un nouveau contrat de service public. Selon l’OTW, des économies de 20 millions d’euros sont attendues d’ici 2029 dans le cadre de la transformation du TEC.
Le réseau TEC connaît de nouvelles perturbations cette semaine, tout comme la semaine précédente. Le personnel cherche à intensifier la pression dans le cadre des négociations pour le nouveau contrat de service public qui doit révolutionner le TEC. L’un des principaux points de tension est la volonté de l’opérateur de transport de Wallonie (OTW), qui supervise le TEC, de céder de nouvelles lignes à des acteurs privés.
Actuellement, l’OTW peut concéder 33 % de ses services en valeur, alors que cette proportion est de 16 % aujourd’hui. « Les lignes concédées pourraient doubler », s’inquiète la CGSP. Stéphane Thiery, porte-parole du TEC, adoucit ces inquiétudes : « Ce sont des données purement théoriques. Oui, dans sa transformation, la part de lignes concédées risque d’augmenter. Non, il n’y a aucun objectif chiffré à ce stade. Les études devront permettre de déterminer la part idéale à concéder pour permettre au TEC sa transformation nécessaire. »
Cette transformation évoquée par Stéphane Thiery se traduit par un impératif : réaliser 20 millions d’euros d’économies d’ici 2029. La libéralisation est censée aider à atteindre cet objectif. « Même s’il est difficile à ce stade de pouvoir chiffrer le gain exact de concéder une ligne », assure le communicant.
Cependant, certaines pistes sont possibles. « Remettre au secteur privé une partie de sa flotte permet d’améliorer la flexibilité », analyse Jean-François Husson, professeur de finance et politique publique à l’UCLouvain. « Cela permet par exemple de supprimer des fréquences de ligne ou d’en ajouter plus facilement. » Stéphane Thiery ajoute : « Aujourd’hui, le TEC compte un taux d’absentéisme significatif, allant de 13 à 20 % selon les dépôts. Il y a un enjeu majeur à faire revenir ces travailleurs. Et il est très clair qu’en concédant, nous sommes certains que le service soit rendu. » En d’autres termes, avec des entreprises privées, la rentabilité incite à faire circuler des bus.
Les syndicats soulignent ainsi l’économie qu’engendrerait cette transition de la gestion publique à la gestion privée.
Changer pour un modèle privé implique aussi un changement de convention collective de travail. « Et travailler sous un contrat privé est moins attrayant à bien des égards. Nous craignons que le gestionnaire, en cédant davantage de lignes, se retrouve avec trop de conducteurs qui devraient passer sous la CCT régissant le privé », observe Serge Delchambre, secrétaire fédéral adjoint de la CGSP-TBM.
« Si nous avions le choix, nous irions travailler dans le public. Nous faisons le même métier, mais ce n’est pas le même travail ! » Ce constat illustre le paradoxe de la situation. Bien que les conditions de travail soient moins favorables dans le privé, cela n’a pas entraîné une forte mobilisation des conducteurs privés dans le mouvement actuel. « La raison est simple : puisque nous ne sommes pas sous les mêmes CCT, nous ne sommes pas régis par les mêmes points. De notre côté, nous maintenons le dialogue pour tenter de grappiller ce que nous pouvons, mais ce n’est pas simple », explique Johnny Coin, représentant du secteur privé pour l’Union belge du transport.
Ce dernier précise : « Mais ce n’est pas parce que l’on ne suit pas le mouvement que nos conditions de travail sont meilleures. Loin de là. Si nous avions le choix, nous irions travailler dans le public. Nous faisons le même métier, mais ce n’est pas le même travail ! »
Johnny Coin détaille davantage les conditions de travail dans le privé : « Nous n’avons pas de chèques repas, par exemple. C’est quelque chose que l’on demande mais que nous ne parvenons pas à obtenir. Si les conducteurs du public bénéficient d’avantages pour anticiper leur départ à la pension, dans le privé ce n’est pas le cas. Il faut aller jusqu’à 66 ans. En termes de qualité de vie, c’est très différent également. Dans le privé, nous pouvons avoir de grandes coupures. Par exemple, certains chauffeurs démarrent à 4 heures du matin, rentrent le bus au dépôt vers 9 heures, retournent chez eux quelques heures, puis reviennent dans l’après-midi pour terminer leur tournée vers 23 heures. Nous devons assurer une flexibilité plus importante. »
Tous ces facteurs permettent finalement à l’opérateur public de réaliser des économies. « Les prestataires externes offrent des conditions de travail moins avantageuses que celles dont bénéficie le personnel interne. Cela explique pourquoi le service devient moins coûteux avec l’externalisation », note Jean-François Husson.
Un autre aspect crucial souligné par le professeur est le poids syndical. Alors qu’il est particulièrement fort dans la fonction publique, il est bien plus faible dans le privé. « C’est peut-être une autre raison qui pousse aujourd’hui l’OTW à se tourner vers davantage de concessions », affirme Johnny Coin. « Dans le secteur du transport privé, que ce soit pour les bus ou les autocars, il existe une plus grande diversité d’intérêts et de fonctions, ce qui complique l’unité. »
Le TEC a assuré que cette réorganisation n’entraînera pas de pertes d’emplois. « Nous n’avons aucun plan de licenciement en tête. Les chauffeurs ne seront donc jamais contraints de passer dans le privé. En revanche, pour des raisons personnelles, certains pourraient choisir de rejoindre une compagnie privée », précise Stéphane Thiery.
Ces raisons personnelles peuvent inclure une affectation sur une ligne très éloignée de leur domicile.
Pourtant, la question demeure : comment faire moins avec autant de chauffeurs, sans licencier ni contraindre le personnel à intégrer le secteur privé ? « C’est tout le défi de la refonte. Il nous faut trouver le bon équilibre. Ces questions nécessitent une analyse. Nous comprenons que toute réforme profonde comme celle qui se profile suscite des craintes. Mais il est essentiel d’en discuter sereinement afin d’élaborer un plan équilibré. Commencer cette phase par des arrêts de travail, des piquets et des dégradations n’est probablement pas la meilleure façon d’instaurer la sérénité autour de la table », conclut Stéphane Thiery.

