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Groenland : « J’évite de parler anglais »… Gêne américaine au Danemark

À Copenhague, les Américains, comme Peter, évitent de parler en anglais en public et essaient d’effacer leur accent américain en raison des conséquences des lubies de Donald Trump sur le Groenland. Cherie affirme que 77 millions d’Américains ont voté pour Donald Trump fin 2024, ce qui représente seulement un tiers du corps électoral des États-Unis, et que 86 % des Américains désapprouvent l’idée de s’emparer du Groenland par la force.

De notre envoyé spécial à Copenhague,

À l’étranger, l’Américain lambda se fait généralement remarquer par son volume sonore, ses réactions émotionnelles et son pouvoir d’achat. Cependant, à Copenhague, il adopte une attitude étonnamment discrète. Les récentes déclarations de Donald Trump concernant le Groenland ont créé un malaise parmi les citoyens américains, peu habitués à ressentir de la honte pour leur pays.

« J’évite de parler en anglais en public. Et même en parlant danois, j’essaie d’effacer un peu mon accent américain », confie Peter, la cinquantaine, qui réside ici depuis un an. Ce choix n’est pas sans regret, car il a « fu » les Etats-Unis après l’élection de Trump, désireux de « ne plus vivre dans un pays dirigé par un fou ». Malheureusement, les turbulences de l’ancien homme d’affaires le suivent à travers l’océan. Il sait pourtant que, dans le pays nordique, personne ne l’agressera verbalement même si son identité « secrète » venait à être révélée. « Je ne crains pas leurs réactions, c’est le peuple le plus gentil du monde. Ils sont bienveillants envers nous, même après les actions de mon pays. C’est davantage une question de gêne personnelle », ajoute-t-il.

Une petite gorgée de « Mussolini orange » ?

Christoffer, un Danois qui organise des visites touristiques autour de la bière, rapporte un constat : « La première chose qu’ils font, c’est s’excuser. » À 51 ans, il exprime qu’il n’a jamais connu une telle situation sous aucun autre président américain, qu’il soit démocrate ou républicain.

Petit message d'amour de Christoffer à Donald Trump (mais ils l'assurent, les Américains sont les bienvenus)
Petit message d’amour de Christoffer à Donald Trump (mais ils l’assurent, les Américains sont les bienvenus) - JLD/20 Minutes

Après les excuses des visiteurs, Christoffer leur propose de goûter des bières critiques envers Donald Trump, créées par des brasseurs locaux. Parmi celles-ci, une IPA le qualifie de « Mussolini orange », tandis qu’une autre, nommée « Sheer Madness » (« Folie pure »), présente un Mont Rushmore renversé affichant les visages de Donald Trump, JD Vance et Elon Musk. « Une fois qu’ils les voient, les touristes américains rient et nous levons tous nos verres ensemble ». Cette situation s’avère paradoxale : les acteurs du tourisme danois doivent même rassurer ces visiteurs du Nouveau Monde, inquiets de se rendre dans un royaume nordique qu’ils craignent de trouver hostile. « Sur les groupes Facebook, des Américains se demandent s’ils peuvent venir, si le pays n’est pas devenu trop hostile. Je n’aurais jamais pensé lire cela un jour », témoigne-t-il.

« Je suis extrêmement gênée par la situation »

Cherie, qui laisse derrière elle sa Californie pour passer quelques mois par an à Copenhague, renforce cette idée de bienveillance. « Je n’ai pas remarqué de changement dans la façon dont je suis traitée par rapport aux années précédentes. » Ses amis danoises connaissant son hostilité envers Trump, elle assure que même les inconnus dans les transports en commun, les restaurants ou les magasins font preuve d’une immense gentillesse, indépendamment de son accent.

Cherie, Américaine, passe chaque année quelques mois à Copenhague. Elle assure que les habitants restent tout aussi gentils avec elle que les autres années, malgré un contexte géopolitique délicat.
Cherie, Américaine, passe chaque année quelques mois à Copenhague. Elle assure que les habitants restent tout aussi gentils avec elle que les autres années, malgré un contexte géopolitique délicat. - JLD/20 Minutes

Néanmoins, malgré cette bienveillance, elle se sent plus lourdement affectée lors de ses visites dans la ville. « Je suis extrêmement gênée. Le Danemark est un allié fidèle, un ami de longue date, et Donald Trump le traite avec tant de haine, d’insulte et de mépris. Donc, bien que je sois certaine que personne ne m’en veut personnellement, je ressens le besoin de m’excuser sans cesse. »

Elle renforce son propos avec des chiffres. « Seulement » 77 millions d’Américains ont voté pour Donald Trump fin 2024, soit environ un tiers de l’électorat total des États-Unis [244 millions]. « Il est cruciale de rappeler qu’il ne représente pas la totalité du pays et que beaucoup ne partagent pas ses opinions. » Elle mentionne également que 86 % des Américains désapprouvent l’idée d’une acquisition forcée du Groenland [sondage CBS-YouGov].

« L’esprit américain est encore vivant quelque part »

James, 42 ans, estime qu’une catastrophe géopolitique a été évitée : « Je pense que je serais mort de honte en cas d’intervention militaire, même si aucun mort n’en serait résulté. » Il note que quelque chose a changé. « Auparavant, les États-Unis étaient source de rêves ici. C’était le plus grand pays au monde. Aujourd’hui, quand je dis aux Danois que je suis désolé pour Trump, ils me répondent que ce sont eux qui sont désolés pour moi d’être Américain. Jamais auparavant je n’avais rencontré des gens qui me plaignent à cause de ma nationalité. C’est révélateur de la situation actuelle à cause de Trump. »

S’il reconnaît que les Danois sont très courtois, Cody, 27 ans, est parfois déstabilisé par la « curiosité » politique qui règne ici. « Au Danemark, tout le monde a des opinions variées, un peu à gauche, un peu à droite, un peu au centre. Ils ont du mal à comprendre que des partisans de MAGA et des personnes comme moi puissent venir du même pays, qu’il puisse exister une telle bipartition parmi notre peuple. » Il évite également d’évoquer sa nationalité, par gêne et pour éviter d’être soumis à cent questions sur le système politique américain, les élections intermédiaires ou la montée du fascisme aux États-Unis. « Je suis simplement un citoyen d’un mauvais pays dans l’histoire actuelle, pas un politologue. »

Les Américains retrouveront-ils un jour la liberté d’arpenter le Danemark sans souci ? Cherie reste optimiste : « Je crois que l’esprit américain, qui a défendu la démocratie avec l’Europe depuis le XXe siècle, est encore présent quelque part. C’est un chapitre très sombre de notre Histoire, mais je ne pense pas que ce soit la fin. » Elle est convaincue qu’un jour, le trumpisme et cette honte prendront fin, et que des rires résonneront à nouveau dans les rues de Copenhague.