Groenland : « Une trahison dégueulasse » face aux États-Unis de Donald Trump
Le Danemark recommande fortement à ses fonctionnaires de ne plus utiliser Bluetooth, par peur d’un espionnage des Etats-Unis. Depuis trente ans, le Danemark a toujours privilégié sa relation avec les Etats-Unis au reste du monde.
De notre envoyé spécial à Copenhague,
Avant de partir faire son footing, Annika a dû abandonner ses AirPods pour ressortir ses vieux écouteurs filaires. En effet, depuis quelques jours, le Danemark recommande fortement à ses fonctionnaires de ne plus utiliser le Bluetooth, par crainte d’un espionnage de la part des États-Unis. Bien que la CIA ou le FBI ne semblent probablement pas s’intéresser à la playlist de Lana Del Ray d’Annika, cette infirmière se questionne : « Peut-être que j’en fais trop… Sans doute… On ne sait jamais ». Son indécision, illustrée par les écouteurs qui pendent à ses oreilles, reflète les nouvelles inquiétudes qui touchent le pays.
A 60 ans, Mikkel, entrepreneur, observe la population en proie à l’inquiétude. « Combien de gens perdent le sommeil en réfléchissant à tout ça… Il est vrai que beaucoup de problèmes envisagés ne se concrétiseront jamais. » Parmi ceux-ci, une éventuelle intervention militaire américaine, un sujet qui a été évoqué. « Mais tant que ces questions hantent nos esprits, c’est véritablement pénible », ajoute-t-il. Historiquement, les Danois ne sont pas connus pour passer leurs nuits à s’inquiéter pour l’avenir de leur pays.
À l’image des Hobbits de la Comté dans Le Seigneur des anneaux, le Danemark a longtemps pensé être trop petit et insignifiant pour attirer l’attention des puissants de ce monde, occupés à régler leurs propres conflits. Qui se soucierait d’un pays de seulement 6 millions d’habitants, moins peuplé que Moscou, Los Angeles ou l’Île-de-France, niché au nord de l’Europe, étalé sur à peine 300 km sur 300, et où le soleil brille uniquement six mois par an ? Cependant, l’intérêt croissant et martial de Donald Trump pour le Groenland a modifié cette perception, plaçant le pays au centre des enjeux diplomatiques ces dernières semaines.
« On leur a fait confiance, il nous crache dessus »
Un barman est idéal pour ressentir l’humeur d’une nation. Au fil des échanges au comptoir, Jonas jongle avec des bières artisanales et les migraines récentes de ses clients. « Les gens deviennent un peu fous avec tout ça », constate-t-il. « Bien sûr, c’est un sujet sensible. Mais il y a aussi un peu d’hystérie, même au Danemark. » La population, quant à elle, refuse de céder au dramatisme et évoque une déception qui correspond à l’ampleur de la « trahison dégueulasse » ressentie, affirme Annika.

Depuis trente ans, le Danemark a toujours favorisé sa relation avec les États-Unis au détriment du reste du monde. Copenhague a ainsi opté pour l’acquisition d’équipements militaires américains, y compris les célèbres F-35, plutôt que de choisir des armes venant de son propre continent. Dans les années 2010, le royaume a même espionné plusieurs dirigeants européens, dont Angela Merkel, sous pression de Washington. Malgré cette loyauté envers l’Oncle Sam, le pays de Hamlet redécouvre, des siècles plus tard, ce qu’est la trahison de l’oncle, accompagnée d’un mépris acerbe. « Donald Trump ou J.D. Vance nous le répètent : nous sommes insignifiants pour eux, alors qu’on leur a tout donné. On leur a fait confiance, et aujourd’hui ils nous crachent dessus », s’indigne Christopher, 51 ans, travaillant dans le secteur touristique.
Une impossible désaméricanisation
Face à la première puissance mondiale, la contestation danoise semble se structurer. À Copenhague, des manifestations, moins courantes qu’en France, se déroulent régulièrement pour soutenir le Groenland. Une brasserie a ainsi lancé une bière étiquetée « anti-Trump, le Mussolini orange » pour exprimer son désaccord. D’autres, comme le Kanalhuset Running Club, ont décidé de passer devant l’ambassade française pendant leur course pour saluer l’action tricolore envers le Groenland. Partout, des Danois retardent leurs voyages aux États-Unis ou abandonnent les produits américains dans les supermarchés.
Ces gestes symboliques, bien que limités, sont les seules options qui s’offrent. La « désaméricanisation » du pays, si elle se produit, prendra plusieurs décennies. Malgré les tensions croissantes, le Danemark a tout de même commandé en novembre 2025, 16 F-35, que les États-Unis peuvent immobiliser d’un simple appel. « Il n’y a pas le choix », assure-t-on au Parlement danois, le budget militaire étant trop restrictif pour envisager plusieurs types d’avions de combat.
Cette impuissance se reflète également au niveau individuel. L’aveuglement s’étend même aux cours de langue. Ulla, professeure de français et d’allemand, constate que les cours d’anglais occupent désormais « presque tout l’espace ». Bien que Christopher ait annulé tous ses voyages aux États-Unis, « un pays qu’il adorait », il continue d’utiliser son iPhone et de conduire sa Tesla. « Ce sont des produits formidables, on ne fait pas mieux, que voulez-vous… » Quant à Microsoft, Visa, etc. Même la bière ! Jonas continue de proposer des brassins artisanaux américains, avec un pragmatisme typiquement nordique : « Ce sont les meilleurs brasseurs au monde… On ne peut pas les boycotter. » Il considère même qu’il fait quelque chose de bien : « Les brasseries avec lesquelles nous collaborons ne sont absolument pas MAGA. En leur achetant des produits, on finance un peu la résistance locale. »
Le Danemark face à l’énigme Trump
Comme tous, mais plus que d’autres, les Danois ont du mal à saisir Donald Trump. Ici, on se proclame habitué aux débats et à la contradiction, mais pas au « mensonge », au « mépris » ou à « la stupidité ». « Il s’exprime comme un enfant de 5 ans, veut ceci puis cela, pense que tout s’achète et que seule la force compte, dit tout et son contraire », décrit Jeanette, agent de service à la clientèle, avec une colère inaccoutumée. Donald Trump représente un interlocuteur singulier pour un pays aussi civilisé que le Danemark, attaché au consensus et à la rationalité. Or, les décisions de la Maison-Blanche enchaînent les contresens stratégiques. Non seulement Copenhague a toujours été serviable, mais l’Europe est de loin le principal partenaire commercial des États-Unis, et un allié historique. « Quel intérêt aurait-il à nous trahir ? », s’interroge Morten, ingénieur.
Une limite ultime a été franchie le 22 janvier, lorsque le président américain a évoqué des alliés de l’Otan « restés un peu loin des lignes de front » en Afghanistan. Une accusation « insupportable » pour la Première ministre, Mette Frederiksen. Selon les forces armées, 44 soldats danois ont perdu la vie durant la guerre d’Afghanistan. Rapporté à la population du pays, ce chiffre équivaut aux pertes américaines (2.400 décès, mais pour 340 millions d’habitants). « C’est un affront et une insulte. Aujourd’hui, j’attends des excuses », déclare Jeanette.
Le Nord se souvient
Dans dix ans, lorsque Trump ne sera peut-être plus qu’un souvenir lointain, la situation pourrait-elle revenir à la normale ? « Les États-Unis ont commis la pire des erreurs : mettre les Danois à dos. Quand on est ennemis, c’est pour toujours », affirme Mikkel. Les histoires d’amour fonctionnent ainsi : une fois la confiance trahie une première fois, elle ne revient jamais vraiment. « C’est probablement un mal pour un bien, Trump nous aura appris à un peu nous émanciper des États-Unis », estime Ulla. La bonté danoise apparaît manifestement trop pure pour ce monde, et même dans cette tempête géopolitique, beaucoup choisissent de voir un espoir en l’Europe. « J’ai toujours été Européen, mais j’ai été surpris de voir la force européenne », confie Mikkel. « Bien sûr, nous savions que la France était un allié, mais qu’elle ou l’Allemagne nous défendent si fermement, c’était une belle surprise. » Dans le journal du jour, il a parcouru un article sur le rapprochement entre l’Union européenne et l’Inde. « Un signe d’espoir et de lucidité. »

Toutefois, une nouvelle défiance a émergé, et le pays s’affirme qu’il ne se laissera pas avoir une deuxième fois. « Actuellement, la France est exemplaire avec Macron. Mais si le Rassemblement national, pro-russe et pro-MAGA, accède au pouvoir… », rappelle Morten. Un dilemme insoluble pour un royaume trop petit pour se défendre seul et qui doit dépendre d’une tutelle alliée, nécessairement instable.
Face à ces préoccupations incessantes, dans un ultime sursaut d’orgueil, les Danois se demandent finalement si c’est leur pays qui est trop niais, ou si le reste du monde est simplement trop stupide. Se réarmer, rompre avec Washington, se méfier des interventions extérieures… « Le Danemark a sans doute été trop naïf en se consacrant aux véritables préoccupations de l’humanité, comme le climat, en espérant que nous ne nous aspergerions pas les uns les autres entre alliés », soutient un chercheur dans le secteur nucléaire… civil, bien entendu. « Est-ce une erreur de penser que 5 % du PIB étaient mieux investis dans la recherche publique que dans des missiles dirigés vers des alliés historiques ? »
Aujourd’hui, certains de ses collègues conscrits craignent de ne pas avoir le temps de terminer leur doctorat avant de devoir partir au front « sur des conflits futiles ». L’innocence danoise qui avait bercé le pays est morte cet hiver, et les mois à venir annoncent d’autres humeurs douloureuses. Summertimes Sadness, comme le chante toujours Lana Del Ray dans les oreilles d’Annika.

