Une relation migratoire asymétrique entre Rabat et l’UE.
Le Maroc arrive en tête des pays africains avec 32.546 visas de long séjour délivrés en 2025. Les Marocains représentent 28% des titres de séjour pour travail saisonnier en Europe, avec plus de 76.000 autorisations.
« Le Maroc occupe une position unique dans l’espace migratoire français et européen. Il est à la fois un partenaire migratoire de premier plan, un important pourvoyeur de mobilités étudiantes et scientifiques, ainsi que le principal fournisseur de main-d’œuvre saisonnière ». C’est ce qui ressort des dernières données publiées par le ministère de l’Intérieur français pour l’année 2025, croisées avec celles d’Eurostat concernant les titres de séjour en Europe. Ces chiffres confirment l’intensité et la continuité des mobilités entre le Maroc et l’Europe, largement structurées par des circulations familiales, économiques, culturelles et touristiques anciennes. Décryptage.
**Une relation migratoire structurelle**
La centralité du Maroc dans le paysage migratoire français se manifeste plus nettement dans le domaine des visas de long séjour, où le Maroc occupe la première place parmi les pays africains avec 32.546 visas délivrés en 2025. Ce chiffre souligne que le Maroc se distingue d’autres nationalités, souvent orientées vers des séjours courts, et met en lumière la durabilité des trajectoires migratoires marocaines, qui sont marquées par des projets d’installation, de formation et d’insertion professionnelle. La forte proportion de visas de long séjour parmi l’ensemble des visas délivrés aux Marocains révèle une relation migratoire structurelle, dépassant la simple mobilité temporaire.
**Le Maroc comme pourvoyeur de capital humain**
L’analyse des motifs de délivrance, comme l’indiquent les statistiques françaises, montre que les Marocains obtiennent principalement des visas pour des motifs étudiants (40,5%) et économiques (27,9%). Ce profil témoigne d’une migration largement encadrée par les dispositifs institutionnels français, axée sur la formation et l’accès au marché du travail, loin de certaines représentations réductrices exclusivement basées sur l’irrégularité. Il confirme également le rôle du Maroc en tant que pourvoyeur de capital humain, notamment dans l’enseignement supérieur et certains secteurs économiques en tension.
Cependant, la position du Maroc apparaît plus contrastée en ce qui concerne les visas « Talent ». Bien que les ressortissants marocains soient dans le Top 10 des nationalités bénéficiaires, une baisse de 12,6% enregistrée en 2025 suggère un repositionnement relatif, au profit de pays comme l’Inde, la Tunisie ou la Chine, qui accaparent une part importante de ces visas hautement qualifiés. Cette évolution soulève des questions sur les critères de sélection appliqués par la France et la concurrence croissante entre pays du Sud pour l’accès aux canaux de migration qualifiée.
**Place structurante mais ambivalente du Maroc**
Tous visas confondus, les ressortissants marocains se classent en deuxième position, derrière les Chinois et devant les Indiens, confirmant l’importance stratégique du Maroc dans la politique française des visas. Cette stabilité contraste avec le recul marqué de certaines nationalités maghrébines, notamment algériennes, et avec la progression rapide de plusieurs pays asiatiques, révélatrice d’une diversification progressive des profils migratoires admis.
Dans l’ensemble, les chiffres du ministère de l’Intérieur français mettent en évidence la place structurante mais ambivalente du Maroc dans le système français des visas : un partenaire migratoire de premier plan, fortement intégré aux mobilités à long terme, mais face à des hiérarchies renouvelées, notamment dans les segments les plus valorisés de la migration qualifiée. Cette configuration souligne la profondeur des liens migratoires franco-marocains ainsi que les limites imposées par des politiques de sélection de plus en plus concurrentielles et différenciées.
**Une forte demande européenne en mobilité étudiante et scientifique**
D’un autre côté, les récentes statistiques d’Eurostat révèlent que les Marocains représentent 5% de l’ensemble des autorisations européennes pour études et recherche, soit 23.000 titres de séjour. Ils se classent parmi les trois premières nationalités, aux côtés des Indiens et des Chinois. Cette position indique plusieurs éléments, tels qu’une ancienneté et une densité des circulations académiques entre le Maroc et l’Europe, particulièrement avec la France, l’Espagne et l’Allemagne ; une orientation structurelle de la mobilité marocaine vers la formation, perçue comme un levier de promotion sociale et professionnelle ; et une sélectivité sociale croissante de ces mobilités, compte tenu des coûts, des exigences linguistiques et des critères administratifs imposés par les États européens.
Ces chiffres confirment que la mobilité marocaine n’est pas uniquement migratoire au sens classique, mais s’inscrit dans des logiques de circulation des compétences et des savoirs.
**Une hiérarchisation implicite des nationalités « désirées »**
Le classement des nationalités — Indiens (11%), Chinois, Marocains, Américains — met en lumière une stratification implicite des profils jugés attractifs par les politiques européennes. Les ressortissants asiatiques sont largement associés aux filières STEM (Science, Technology, Engineering, Mathematics) et à la recherche scientifique, tandis que les Marocains se trouvent dans une position intermédiaire, en raison de leur proximité géographique, culturelle et institutionnelle.
Cette hiérarchisation reflète une approche utilitariste de la migration, où la valeur du migrant est évaluée selon son potentiel académique et économique plutôt que sur une logique de droits.
**Les Marocains, piliers du travail saisonnier européen**
Un autre indicateur est particulièrement révélateur : avec plus de 76.000 titres de séjour pour travail saisonnier, les Marocains représentent 28% du total européen, se plaçant en tête, loin devant le Bangladesh, l’Inde ou la Tunisie. Ce chiffre souligne la dépendance structurelle de plusieurs économies européennes (agriculture, agroalimentaire, tourisme) à la main-d’œuvre marocaine ; il témoigne de l’institutionnalisation de la migration temporaire comme un mode de gestion des pénuries de main-d’œuvre, ainsi que d’une forte asymétrie : les Marocains sont majoritairement présents dans les segments les plus précaires du marché du travail, caractérisés par la temporalité, la faible protection sociale et une mobilité contrainte.
**Une segmentation nette des mobilités marocaines**
En somme, ces chiffres illustrent une double insertion du Maroc dans l’espace migratoire européen. D’un côté, comme pourvoyeur de mobilités qualifiées et étudiantes, intégrées dans des trajectoires à long terme ; de l’autre, comme principal fournisseur de travailleurs saisonniers, indispensables mais juridiquement et socialement vulnérables. Cette segmentation reflète une gestion différenciée des mobilités, où l’ouverture est conditionnelle et strictement calibrée selon les besoins économiques européens.
**Ce que révèlent ces chiffres sur les politiques européennes**
Ces données montrent que l’Union européenne facilite les mobilités utiles (études, recherche, travail saisonnier), tout en restreignant fortement d’autres formes de migration, notamment familiale ou humanitaire. Le Maroc émerge ainsi en tant que partenaire stratégique mais subordonné, à la fois comme réservoir de compétences, main-d’œuvre flexible et acteur clé du contrôle migratoire.
**Enjeux pour le Maroc**
Pour le Maroc, ces chiffres soulèvent plusieurs enjeux majeurs. D’abord, la fuite ou la circulation des compétences : la capacité à transformer ces mobilités étudiantes en retours qualifiés ou en diasporas stratégiques. Ensuite, la protection des travailleurs saisonniers : conditions de travail, droits sociaux, continuité des parcours, et finalement, la souveraineté migratoire ou la capacité à négocier des accords plus équilibrés, incluant mobilité légale, reconnaissance des diplômes et droits sociaux.
Mohammed Chaoui, spécialiste en politiques publiques, estime qu’il est nécessaire de dépasser une lecture principalement « vue d’Europe » des chiffres migratoires et de restituer au Maroc sa capacité d’action, souvent sous-estimée dans les analyses. « Intégrer le point de vue institutionnel marocain implique de replacer ces données dans le cadre des politiques nationales de migration. Depuis l’adoption de la Stratégie nationale d’immigration et d’asile (SNIA) en 2014, le Maroc ne se positionne plus uniquement comme un pays d’émigration ou de transit, mais comme un acteur hybride, à la fois pays d’origine, d’accueil et de coopération.
Cette reconfiguration influe directement sur la manière dont les autorités marocaines perçoivent les mobilités étudiantes, saisonnières ou qualifiées vers l’Europe : non plus comme des flux subis, mais comme des ressources à gérer, parfois à valoriser, parfois à contenir », analyse-t-il.
Selon notre interlocuteur, « une analyse enrichie gagnerait à examiner les stratégies de négociation du Maroc avec l’Union européenne et les États membres, notamment la France ». « Le Maroc n’est pas un simple récepteur de politiques européennes : il négocie, conditionne, résiste parfois, et instrumentalise aussi sa position géographique et politique. Les accords sur la mobilité étudiante, le travail saisonnier ou la gestion des frontières s’inscrivent dans des rapports de force asymétriques, mais réels, où le Maroc dispose de leviers : coopération sécuritaire, stabilité régionale, rôle diplomatique africain, gestion des flux subsahariens. Intégrer cette dimension permettrait de comprendre pourquoi certaines catégories de mobilité sont favorisées (étudiants, saisonniers), tandis que d’autres restent fortement verrouillées », souligne-t-il. Et d’ajouter : « Par ailleurs, prendre au sérieux les capacités d’action de l’État marocain implique d’interroger ses marges de manœuvre internes : dispositifs de formation, reconnaissance des diplômes, politiques d’accompagnement de la diaspora, protection consulaire des travailleurs saisonniers, ou encore incitations au retour. L’absence ou la faiblesse de certaines politiques explique pourquoi les mobilités marocaines s’insèrent souvent dans des segments précaires ou temporaires du marché du travail européen, malgré un niveau de qualification parfois élevé ».
Mohammed Chaoui estime que la vraie question est de savoir ce que veut réellement le Maroc de ces mobilités. « S’agit-il d’un exutoire au chômage, d’un levier de montée en compétences, d’une source de transferts financiers, ou d’un outil diplomatique ? L’ambivalence observée dans les chiffres européens reflète également une ambivalence stratégique du côté marocain, oscillant entre gestion des départs, sécurisation des frontières et valorisation internationale du « modèle marocain » de gouvernance migratoire », indique-t-il.
Et d’ajouter : « Ainsi, enrichir l’analyse par cette perspective ne consiste pas seulement à ajouter un acteur manquant, mais à rééquilibrer le récit, en passant d’une lecture technocratique des flux à une compréhension politique des choix, des contraintes et des stratégies du Maroc dans l’espace migratoire euro-méditerranéen ».
**Une relation migratoire dense, structurée mais profondément asymétrique**
Les données françaises et européennes concernant la délivrance des visas et des titres de séjour en 2024-2025 révèlent une relation migratoire dense, structurée mais profondément asymétrique entre le Maroc et l’Europe, notamment la France. Le Maroc se classe parmi les premières nationalités bénéficiaires de visas de court séjour et occupe une position centrale pour les visas de long séjour, témoignant de trajectoires migratoires durables, principalement axées sur les études et l’accès au marché du travail.
Les statistiques confirment le rôle du Maroc en tant que pourvoyeur de capital humain, en particulier grâce à une forte mobilité étudiante et scientifique, tout en soulignant un positionnement plus fragile dans les segments les plus valorisés de la migration qualifiée, tel que les visas « Talent ». Parallèlement, les Marocains apparaissent comme les principaux bénéficiaires des titres de séjour pour travail saisonnier en Europe, illustrant la dépendance structurelle de plusieurs économies européennes à une main-d’œuvre marocaine flexible mais juridiquement et socialement vulnérable.
En somme, ces chiffres mettent en évidence une segmentation nette des mobilités marocaines : d’un côté, des mobilités qualifiées intégrées et institutionnalisées ; de l’autre, une migration de travail temporaire marquée par la précarité. Ils révèlent une approche utilitariste de la migration de la part de l’Europe, fondée sur l’ouverture sélective des frontières selon les besoins économiques, au détriment d’une logique de droits.
Pour le Maroc, ces dynamiques posent des enjeux majeurs en matière de circulation des compétences, de protection des travailleurs migrants et de souveraineté migratoire, appelant à repenser les termes d’un partenariat migratoire plus équilibré avec l’Union européenne.
**Hassan Bentaleb**

