Le traileur parisien ne possède-t-il pas plus de mérite ?
Le milieu du trail est confronté à des tensions entre les coureurs parisiens et la population locale, avec des chiffres indiquant que l’Ile-de-France est la deuxième région la plus représentée parmi les traileurs, derrière Auvergne-Rhône-Alpes. Les places des courses populaires sont limitées et aucune formule de sélection ne privilégie les coureurs locaux.

«Pas de chrono», «l’important, c’est de finir», «Ici, on peut marcher, il n’y a pas de honte à avoir»… Bien que le milieu du trail se veuille bienveillant et non jugeant, il manifeste parfois une tendance à mépriser ceux venant de la capitale. «C’est vrai qu’on a parfois une image un peu caricaturale du Parisien», admet Hugo, un Pyrénéen convaincu, qui assure avoir fait ses premiers pas à 2000 mètres d’altitude et être allé à l’école à dos de bouquetin. «Il y a le cliché du novice en montagne, qui veut réaliser son »petit » UTMB (Ultra-Trail du Mont-Blanc) pour impressionner ses collègues de la Défense, mais qui ne connaît rien à l’environnement montagneux et se blesse au premier caillou… Et des cailloux, il y en a.»
Il assure que la population locale est souvent désespérée de voir des coureurs parisiens tenter de caresser un Patou (chien de montagne peu amical envers les troupeaux), commander une bière IPA dans un refuge à 3 000 mètres d’altitude, se plaindre de l’absence de réseau… ou «oser» appeler l’EcoTrail «un trail». «Une randonnée, tout au plus…»
«Maintenant qu’ils viennent en meute»
«Au début, c’était l’intrus sympathique», raconte Christophe, traileur alpin. «Maintenant qu’ils viennent en meute…». Autrefois discipline méconnue, le trail a connu un essor massif depuis la pandémie et peine à gérer cette croissance. Les places des courses, surtout les plus populaires, sont limitées et aucun système de sélection ne donne la préférence «régionale» ou une part plus importante aux locaux. Prime au premier arrivé, tirage au sort, sélection par performances antérieures… «C’est parfois frustrant de voir nos propres événements envahis par des Parisiens, rendant les inscriptions inaccessibles aux habitants locaux.»
Outre une attitude peu bienveillante, le principal reproche de la communauté envers les coureurs parisiens concerne leur nombre. Statistiquement, l’Île-de-France est en effet la deuxième région la plus représentée parmi les traileurs, après l’Auvergne-Rhône-Alpes (qui est la première sans contestation), sans disposer de montagnes. Cela engendre quelques tensions, selon Guillaume Vallet, professeur à l’Université de Grenoble Alpes et spécialiste en économie du sport : «Il y a parfois un ressentiment face à une forme de compétence culturelle que les Parisiens, considérés comme moins connaisseurs, prendraient aux locaux.»
«Être sportif à Annecy… Où est le mérite ?»
Mais si les Parisiens étaient au contraire plus méritants que d’autres ? Devant les 222 marches menant à Montmartre, plus grande ascension de la capitale et lieu de prédilection pour les traileurs parisiens, on croise Ophélie, qui enchaîne les montées et descentes pour accumuler «un peu» de dénivelé en vue de ses entraînements. Avec seulement 40 mètres de dénivelé positif, elle se lance dans 25 montées successives – environ 5 500 marches, et le même nombre en descente – pour atteindre les 1 000 mètres de dénivelé positif de sa séance. Le tout, à sept heures du matin, frontale sur le front et avec des cernes de cadre de la Défense, pour éviter les touristes qui rendent rapidement les multiples ascensions impossibles. «Après tout ça, des gens nous trouvent illégitimes dans notre pratique… Regardez les efforts que nous faisons pour performer. De toute façon, je suis une femme, un peu ronde, je sais qu’il y aura toujours des gens pour juger de l’illégitimité d’une femme dans le sport. J’ai appris à m’en moquer.» Un brin de mauvaise foi apparaît néanmoins au bout de la 14e montée : «Alors qu’être sportif en vivant à Annecy… Où est le mérite ?»
Les derniers ascensions s’enchaînent. Pas d’autre choix : l’autre option classique pour les parisiens, celle des boucles à l’infini dans le parc des Buttes-Chaumont, est fermée à ce moment-là. En plus de devoir se soumettre aux mêmes parcours tout au long de l’année, le traileur parisien évolue dans un environnement particulièrement défavorable :
- Un taux de pollution qui pourrait rendre malade n’importe quel yack tibétain.
- Des chemins souvent barrés par des travaux tous les 800 mètres (Anne Hidalgo, combien de carrières as-tu fermées ?).
- Payer 120 euros pour un dossard à un simple 10 kilomètres.
- L’insupportable engouement pour les teckels et les corgis, dont la laisse peut à tout moment vous faire trébucher.
- Rentrer de sa «sortie longue» avant 20 heures pour ne pas rater le dernier RER D.
Quelques faux procès
Malgré ce climat plus hostile que le DZN coréen, Léo admet une certaine passion pour cette rivalité : «Je suis Parisien, j’aime évidemment qu’on me déteste. Regardez ces petits montagnards qui nous regardent de haut et finissent derrière nous, sur leur propre territoire… Leur mépris, c’est ma motivation.» Ce débat sur la «légitimité» le fait rire : «Je cours six fois par semaine, parcourt plus de 80 km chaque semaine, et me soumets à du dénivelé au petit déjeuner, et je ne pourrais pas faire de trail ?». Guillaume Vallet remarque en effet que les supposées contre-performances de la capitale semblent un peu exagérées : «Aujourd’hui, il est tout à fait possible de performer en vivant en Île-de-France, tant les méthodes d’entraînement se sont démocratisées, entre autres grâce à Internet. De nombreuses excellentes préparations se diffusent à un niveau national, ce n’est plus une connaissance réservée aux locaux.»
La légende du «touriste» qui s’inscrit à un ultra-trail sans préparation a également fait son temps. Pour les courses les plus difficiles (et touristiques), comme l’UTMB ou la Diagonale des fous à La Réunion, l’inscription nécessite de prouver avoir réalisé plusieurs grosses courses, empêchant de réels intrus de s’ajouter à la ligne de départ. Et pour mettre fin à un autre mythe… La deuxième place de l’Île-de-France dans les pratiques du trail souffre d’un biais statistique évident : c’est de loin la région la plus peuplée de France, représentant un cinquième de la population. À l’exception de l’Auvergne-Rhône-Alpes (12 %), quasiment chaque région a deux fois moins d’habitants que l’Île-de-France (Occitanie, Hauts-de-France, Grand-Est, Provence-Côte d’Azur à 8 à 9 %), voire quatre fois moins.
Pas peur du Mont Blanc
Maintenant que la vérité est révélée, faut-il espérer que le traileur parisien soit un jour accepté ? Guillaume Vallet nuance : «La mondialisation du trail est de plus en plus reconnue car elle apporte à ce sport une visibilité qui flatte bien sûr la communauté locale et son image. Mais cela entraîne également des contestations plus fortes. Plus il y a de monde, plus il y aura de résistances locales.»
Le Parisien, utilisant toutes les cartes pour se rendre insupportable, choisit cette fois la victimisation : «Un ‘montagnard’ pourra vous dire naturellement qu’il ne pourrait jamais vivre à Paris. Si vous affirmez ne pas pouvoir non plus habiter à l’année dans son village, on vous traitera d’arrogant.» Cet été, il s’attaque enfin à la reine des montagnes françaises, pour mettre ses paroles à l’épreuve. Une peur de ne pas assumer ? «Pas du tout. Quand on survit au RER B, on survit au Mont Blanc.»

