« Flicage » ou double aveugle : décryptage de la vérification de l’âge sur les réseaux sociaux.
La vérification de l’âge sur les réseaux sociaux a été adoptée lundi à l’Assemblée nationale et doit maintenant être examinée par le Sénat. Thibaut Henin, expert judiciaire au tribunal de Montpellier, souligne que « les entreprises sont là pour faire de l’argent, donc embaucher un bon cryptographe n’est pas toujours une priorité pour elle. »
Souriez, votre carte d’identité est filmée. Adoptée lundi à l’Assemblée nationale, la vérification de l’âge — et donc de l’identité — sur les réseaux sociaux avance. Ce texte doit maintenant être examiné par le Sénat, avec une application souhaitée par Emmanuel Macron pour la prochaine rentrée scolaire.
Peut-on craindre que ce dispositif devienne un outil de surveillance ou de contrôle ? Plusieurs internautes et des personnalités de l’opposition s’en inquiètent, comme le député de La France insoumise (LFI) Louis Boyard et le président de Reconquête, Eric Zemmour. « Tout le monde sera fliqué au nom de la protection de l’enfance », a déclaré cette figure de l’extrême droite dans un message publié sur le réseau social X.
L’État peut-il mettre en place une surveillance de masse avec ce système ? La loi votée à l’Assemblée nationale n’autorise pas les autorités à accéder directement aux contenus ou à l’activité des utilisateurs. En d’autres termes, il n’est pas question de créer une vaste base de données de surveillance. Bien que l’hypothèse d’un recours au service France Identité soit envisagée, une application désignée comme « tiers de confiance » — à l’instar de l’accès aux sites pornographiques — semble plus probable. « Le gouvernement établit un grand principe et laisse le soin aux industriels de définir les détails », a commenté Thibaut Henin, expert judiciaire au tribunal de Montpellier spécialisé en cybersécurité. Parmi ces principes, exigés par l’Union européenne, se trouve le double anonymat : le tiers de confiance ne doit pas savoir pourquoi il vérifie l’âge.
Cependant, l’anonymat total sur les réseaux sociaux n’est pas absolu. Pour identifier les auteurs de contenus illégaux, les grandes plateformes numériques peuvent fournir des informations qui permettent d’identifier les utilisateurs derrière un pseudonyme. Dans les faits, tous les réseaux sociaux ne respectent pas ces principes : X, par exemple, n’est pas reconnu pour sa modération.
Quels risques courent les applications de vérification ? Même si l’État ne va pas « fliquer » l’ensemble des utilisateurs, la vérification d’âge présente néanmoins des risques. Thibaut Henin souligne que ce système offre aux tiers de confiance peu scrupuleux la possibilité de « vendre des données à des courtiers en données, afin qu’elles soient utilisées à des fins marketing ».
Les tiers de confiance pourraient également être vulnérables aux cyberattaques. « Il existe évidemment des techniques pour protéger des informations et sécuriser leur accès, comme pour les mots de passe, explique Thibaut Henin. Le problème est que cela s’avère assez complexe. Les entreprises sont là pour faire du profit, donc recruter un bon cryptographe n’est pas toujours une priorité pour elles. » Il prédit qu’il y aura des fuites de données, comme cela s’est produit récemment dans de nombreuses administrations publiques ou entreprises de télécommunications.
La loi sera-t-elle appliquée ? Bien que la loi semble se diriger vers une adoption par les parlementaires, certaines subtilités légales demeurent à résoudre. L’obligation concerne principalement les plateformes : ce sont elles qui doivent mettre en place un système pour se conformer à cette interdiction. Or, la régulation des géants du numérique revient plutôt à l’Union européenne. La Commission européenne a confirmé que la France pouvait légiférer sur ce sujet, à condition de respecter le cadre européen.
Cette interdiction risque surtout d’être contournée par les premiers concernés. L’expert se montre par ailleurs sceptique quant à l’efficacité de ces modules, facilement contournables et absents de plateformes comme Snapchat ou Telegram où d’autres contenus problématiques sont échangés. « On observe un mouvement politique pour plus de surveillance, estime Thibaut Hénin. Cette pente glissante, cet ajout de règles, c’est cela qui peut faire peur. »

