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Iran : « Les Gardiens de la révolution ne dominent pas l’économie comme une mafia »

L’Union européenne pourrait décider, ce jeudi, d’ajouter les Gardiens de la révolution en Iran sur sa liste des organisations terroristes. En 2023, la répression des manifestants contre le pouvoir après la mort de Mahsa Amini avait fait 540 morts, plus de 5.000 torturés, et plus de 10.000 en prison.


L’Union européenne pourrait prendre la décision, ce jeudi, d’inscrire les Gardiens de la révolution d’Iran sur sa liste des organisations terroristes. Accusée d’avoir orchestré la répression meurtrière du récent mouvement contestataire, cette force militaire et sécuritaire, la plus puissante du pays, est impliquée dans la mort de milliers de personnes. Environ 21 entités et individus, y compris des hauts responsables des Gardiens, pourraient faire l’objet de ces sanctions qui incluent une interdiction d’entrée et le gel des avoirs dans l’UE.

Le sociologue franco-iranien Farhad Khosrokhavar, directeur d’études émérite à l’École des hautes études en sciences sociales et spécialiste de l’Iran contemporain, s’exprime sur cette éventuelle décision dans les colonnes de 20 Minutes.

### Après la répression en Iran en 2023, l’UE a échoué à se mettre d’accord et à inscrire les Gardiens de la révolution sur sa liste des organisations terroristes. Pourquoi serait-ce possible aujourd’hui ?

En 2023, la répression des manifestants suite à la mort de Mahsa Amini avait causé 540 morts, plus de 5.000 torturés et plus de 10.000 emprisonnés. Actuellement, plusieurs milliers de personnes ont été tuées, avec un chiffre minimaliste de 6.000 morts, des milliers de blessés, et de nombreuses arrestations. Les chiffres sont très différents. De plus, par rapport à 2023, on constate un essoufflement de la République islamique. Il y a trois ans, on pensait que le régime pourrait perdurer. Aujourd’hui, avec la présence de l’armada américaine dans le Golfe Persique, il est difficile de s’avancer sur la survie de ce régime, sauf si des changements acceptables pour la communauté internationale sont effectués.

### Classer les Gardiens de la révolution comme organisation terroriste, quelle est votre opinion ?

C’est une mesure positive, car elle affaiblira le régime. Les Gardiens de la révolution ne sont pas seulement une armée, mais aussi un conglomérat économique, proche d’une mafia, qui domine largement l’économie iranienne. On estime que 40 % à 60 % des entreprises majeures du pays leur appartiennent. En les ajoutant à cette liste d’organisations terroristes, ce conglomérat économique sera soumis à des restrictions, accentuant encore l’isolement de ce régime théocratique devenu totalitaire, et renforçant son illégitimité sur la scène internationale.

### Au regard des nombreuses sanctions économiques imposées au régime iranien, l’impact de la décision européenne sera-t-il limité ?

L’impact des sanctions économiques est généralement limité, car aucun régime ne s’est écroulé uniquement à cause de celles-ci. La liste des personnes et entités visées par l’Europe inclut l’élite politique et militaire du régime. En outre, ces responsables n’ont pas d’argent en Europe, car ils ont transféré leurs fonds en Russie ou en Turquie sous des pseudonymes. Cependant, ces sanctions limiteront la capacité d’intervention et de destruction du régime iranien. Par exemple, ils pourraient rencontrer des difficultés pour acquérir des pièces détachées nécessaires à la construction de drones à livrer aux Russes.

### L’Iran a mis en garde contre des « conséquences destructrices » si l’UE ajoutait les Gardiens de la révolution à sa liste. Que pensez-vous de cette déclaration ?

Cela semble être, à mon sens, un abus de langage. La décision européenne pourrait provoquer des désagréments à des niveaux locaux, en Irak ou au Liban, touchant le personnel de l’ambassade ou les entrepreneurs. Mais pas au-delà.

### Pensez-vous que la population iranienne sera pénalisée par la décision européenne ?

Cette décision n’aura pas d’impact concret sur la population. Toutefois, il y aura un impact symbolique, car elle contribuera à discréditer le régime et à accroître son illégitimité sur la scène internationale. Dans la vie quotidienne des Iraniens, qui souffrent déjà de pénuries et d’une inflation élevée, il n’est pas prévu d’effet tangible.