Belgique

40 ans après l’explosion de la navette Challenger, ambitions spatiales américaines freinées.

Les sept membres de l’équipage de la navette spatiale Challenger embarquent et la navette est détruite moins de deux minutes après son décollage, à 11h39, tuant tous les membres à bord. En janvier 1986, la Floride connaît un froid inhabituel qui affecte le fonctionnement des joints de dilatation, entraînant l’explosion de la navette.


Visages rayonnants et pleins d’enthousiasme, vêtus d’une combinaison bleue, les sept membres de l’équipage s’installent à bord de la navette américaine Challenger, un à un. En fin de matinée, la navette décolle, sous le regard de millions de téléspectateurs. Moins de deux minutes après le lancement, à 11h39 exactement, la navette Challenger explose, emportant avec elle son équipage : deux femmes et cinq hommes, tués sur le coup, dont Christa McAuliffe, institutrice.

Sélectionnée parmi 11 000 candidats pour participer au programme « Teacher in Space », elle est la première « civile » autorisée à voler en orbite.

Challenger est le 56ème vol habité de la NASA. Au fil des succès, la confiance grandit. Les vols deviennent de plus en plus fréquents, et la course à la conquête spatiale s’accélère. Selon Jérémy Rekier, chercheur en physique des planètes à l’UCLouvain, « il y avait vraiment une volonté de la NASA de rendre les lancements spatiaux extrêmement routiniers. » L’accident devient alors le symbole des dérives de la conquête de l’espace : « Ça s’est accompagné de stratégies de réduction des coûts, d’une tendance à la sous-traitance, d’essayer de mettre en compétition des acteurs privés qui prétendent pouvoir le faire pour moins cher. »

En janvier 1986, alors qu’un froid inhabituel s’abat sur la Floride, le lancement, déjà retardé plusieurs fois, est maintenu. Les responsables minimisent les risques, mais les ingénieurs se montrent plus sceptiques. Ils avaient raison de l’être : les joints d’étanchéité n’ont pas rempli leur fonction cruciale. Conçus pour changer de forme sous la chaleur de la fusée, le froid empêche leur dilatation. « Ces joints-là étaient bien étudiés pour résister à des très hautes températures. La résistance au froid était moins bien connue, » explique Jérémy Rekier. En quelques secondes, un des propulseurs explose et la navette se désintègre.

Les vols de la navette, de plus en plus réguliers depuis 1981, sont suspendus pendant trois ans. La NASA doit tout réévaluer, notamment en matière de sécurité. « Lors des tout premiers vols de la navette, il y avait des sièges éjectables, car il n’y avait que deux astronautes à bord, un commandant et un pilote. Quand il y a eu plus de passagers, personne ne pouvait être éjecté, » raconte Pierre Emmanuel Paulis, instructeur à l’Aerospace Center. « Il fallait aussi fournir des scaphandres aux astronautes. À l’époque de Challenger, ils n’étaient qu’en simple combinaison bleue avec un casque. » L’accident de 1986 marque un tournant tragique, ayant un impact sans précédent sur les recherches aérospatiales.

En 1989, la NASA relance son programme. La navette est indispensable, surtout pour achever la construction de la Station Spatiale Internationale (ISS). Cependant, les missions évoluent. « Cela a mis un gros coup d’arrêt aux ambitions de rendre les vols de type Space Shuttle routiniers, » note Jérémy Rekier. Les projets de lancements réguliers sont abandonnés. En 2003, un nouveau drame frappe la NASA : la désintégration de Columbia, tuant à nouveau sept personnes, signe la fin du programme Space Shuttle.

Les États-Unis se tournent alors vers une coopération internationale pour poursuivre les vols habités. « La NASA a dû s’appuyer sur des programmes de vaisseaux plus petits et plus simples, développés par l’agence spatiale russe. À piloter, c’était beaucoup moins complexe qu’une grande navette. » Ce soutien dure environ dix ans. « Il était urgent que les États-Unis se libèrent de cette dépendance, car cela leur coûtait très cher. Le prix de trois places était nécessaire pour un seul astronaute américain, » précise Pierre Emmanuel Paulis.

Cette période difficile s’achève dans les années 2010 avec le développement des navettes Space X, l’entreprise d’Elon Musk spécialisée dans le domaine spatial. L’émergence de programmes privés permet aux États-Unis d’envoyer à nouveau des astronautes dans l’espace, sans devoir recourir à des lanceurs d’autres États.

Si l’explosion de Challenger est due, en partie, à une certaine précipitation dans la course à l’espace, les ambitions de Space X, notamment en matière de tourisme spatial, rappellent cette époque des années 1980. « Quand j’entends parler de tourisme spatial maintenant, cela évoque un écho, » dit Jérémy Rekier. Les contextes diffèrent : la NASA avait des objectifs scientifiques, tandis que Space X, dirigé par Elon Musk, vise le tourisme. Cependant, la logique de rapidité et de banalisation des vols demeure la même. « C’est ce qui, à l’époque, a conduit à la mort d’une éducatrice remarquable, Christa McAuliffe, » conclut Jérémy Rekier. Malgré l’évolution technologique, qui pourrait probablement prévenir de tels accidents, le chercheur souligne : « Il y a quelques leçons importantes de l’histoire à retenir. »