France

«L’éveil de la Kundalini : le yoga ne doit pas devenir sectaire»

Une cérémonie « d’éveil de la Kundalini » se prépare dans un immeuble haussmannien de Paris, où Sophie promeut l’éveil « de votre énergie vitale » à travers des pratiques telles que la kinésiologie. Lors de cette séance, les participants, dont Françoise, sont invités à tirer des cartes et à méditer, tandis que Sophie énonce des phrases décousues tout en interagissant physiquement avec eux.

Dans une rue chic du cœur de Paris, il est difficile de se douter qu’une cérémonie d’« éveil de la Kundalini » se prépare derrière la façade d’un élégant immeuble haussmannien. Pourtant, dans ce « cocon sécurisant », l’objectif est d’éveiller « votre énergie vitale » grâce à un « langage de lumière ». C’est en tout cas ce que promet Sophie*, qui pratique également la kinésiologie, une pseudoscience sous la surveillance de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes).

Ce soir d’hiver, elle propose des « expansions de conscience » à travers un « éveil de la Kundalini », cette pratique dérivée du yoga qui s’éloigne des postures traditionnelles. Ici, pas de posture du chien tête en bas, mais un tirage de cartes, un cercle de parole suivi d’une séance de méditation prolongée, masques sur les yeux et casques audio sur les oreilles. À travers une musique à la fois épique et mystique, la praticienne prononce des phrases à la fois ésotériques et freudiennes. Cette séance est censée libérer la Kundalini, une énergie divine « emprisonnée » au niveau du sacrum pour qu’elle irradie dans tout le corps.

Trouver son « maître à penser »

Nous sommes six « disciples », assis sur des tapis de yoga, face à Sophie. Parmi nous, certains sont des habitués, comme Samy*, qui, en entrant, tend timidement un bouquet de fleurs blanches à la kinésiologue. « J’ai déjà reçu des témoignages d’hommes sous l’emprise d’une guide dont ils étaient tombés amoureux, alimentant ce fantasme de relation », déclare Elisabeth Feytit, créatrice du podcast Méta de Choc et consultante pour le film Gourou, en salles ce mercredi. En posant la question « Samy, qu’est-ce que ton énergie a changé », la guide laisse entendre qu’il est « quelqu’un de particulier », ce qui pourrait, selon elle, « entretenir un attachement pendant des années ».

Au début de la séance, Sophie nous invite à tirer une carte. Françoise* retourne une carte à connotation religieuse, entourée de lumière. Lors du cercle de parole, lorsqu’on lui demande la signification de cette image, elle répond : « C’est toi Sophie, bien sûr. Toi qui nous enseignes et nous guides. » La sexagénaire a participé à cette séance sur les conseils de la professeure, qu’elle consulte régulièrement pour des séances de kinésiologie.

« Lorsque l’on se tourne vers ces pratiques, c’est pour chercher du bien-être. On veut aller mieux et on écoute des conseils même sans qualifications reconnues. Peu à peu, le « professeur » devient un maître à penser », explique Damien Karbovnik, historien et sociologue des religions, auteur de l’ouvrage Le développement personnel : nouvel opium du peuple ? (Éd. Les Equateurs). Avant de quitter l’appartement, Françoise a d’ailleurs demandé à Sophie combien de séances supplémentaires (à 50 euros l’unité) seraient encore nécessaires pour elle.

« Tu incarnes désormais ton père »

Après le cercle de parole, chacun s’allonge sur son tapis, les yeux bandés et les oreilles protégées par des casques. Sophie, munie d’un micro, égrène des phrases décousues tout en parcourant l’espace entre les participants pour toucher leur poitrine, ventre ou cheveux. « Je relie mon cœur au tien pour te sécuriser », « je suis là pour rassembler les fragments d’âme de chacun » ou encore « tu incarnes désormais ton père, tu es ton refuge ». Un participant, un habitué, s’effondre en pleurs. Ses sanglots et cris sont audibles même à travers le casque. « J’ai enfin réussi à pardonner à mon père », confiera Christophe*, ému, après la séance.

« Elle profère des phrases à la volée, mais cela peut provoquer des réactions fortes chez ceux qui y perçoivent une révélation d’un secret ou d’un traumatisme longtemps tu. Ce sont des techniques courantes dans les pratiques spirituelles contemporaines, alors que ces « praticiens » ne sont pas des professionnels de santé capables de gérer de telles réactions émotionnelles. Certaines personnes peuvent ressentir un traumatisme, d’autres seront manipulées par ce choc émotionnel », décrypte Elisabeth Feytit.

Encore plus préoccupant, « le traumatisme est souvent utilisé comme levier dans ce type de pratiques », met-elle en garde. En début de séance, Sophie a par ailleurs encouragé une participante à admettre que son père l’avait « attaquée ».

Mon corps, la lévitation et la suggestion directe

À la fin de la séance, Sophie m’a fixée intensément avant de me demander : « Mais est-ce que tu as levé les bras en l’air pendant la séance ? » Face à ma réponse négative (hésitante, il faut l’admettre), la kinésiologue a alors lancé, fascinée : « Pourtant ton corps se soulevait, il avait envie de s’élever. » « Cela, c’est assez inquiétant, analyse Elisabeth Feytit. Il s’agit d’une suggestion directe visant à faire croire au participant qu’il a accompli quelque chose dont il n’a pas conscience. »

Malgré certains signaux d’alerte, il est difficile de qualifier les activités de Sophie et d’autres mentors comme une dérive sectaire. « Souvent, dans le yoga, le glissement est progressif, les gens finissent par le comprendre et arrêtent de fréquenter le cours », soutient Damien Karbovnik. Reste à voir combien parmi les cinq autres participants seront convaincus au point de revenir. Pour ma part, ce ne sera pas le cas.

* Tous les prénoms ont été modifiés.