« Les sites de paris sportifs ne laissent pas échapper les gagnants »
Un spécialiste des paris sportifs affirme que les opérateurs de paris en ligne mènent une chasse méthodique et organisée aux joueurs gagnants, les qualifiant de « sharks ». Selon le rapport de 2023 du Médiateur des jeux, Winamax concentre près d’un quart des plaintes des parieurs.
« Si tu es un joueur gagnant, ne joue pas sur Winamax. Et si tu es un joueur perdant, ne joue pas tout court. » Ainsi se termine le conseil d’un expert en paris sportifs dans l’une de ses vidéos YouTube, où il dénonce une « énorme escroquerie » de la part des opérateurs de paris en ligne, qui, selon lui, mènent une chasse organisée aux joueurs gagnants, appelés les « sharks » dans le jargon des paris sportifs.
Ce n’est pas un avis isolé. D’autres parieurs se montrent également critiques envers un secteur qu’un concurrent qualifie de « véritable mafia », toujours insatisfaite malgré les révélations médiatiques et les alertes publiques répétées ces dernières années. De nombreux utilisateurs sur les réseaux sociaux mettent en garde contre les pratiques douteuses des bookmakers agréés par l’Autorité nationale des Jeux (ANJ), alors que de grandes entreprises comme Winamax, Unibet et Betclic dominent le marché, laissant peu de place aux plus petits, tels que Betsson ou Ze Turf.
« Strictement rien n’a changé depuis »
Sébastien Jung, ancien trader chez Unibet de 2012 à 2017, faisait partie des personnes chargées de repérer les joueurs gagnants. Ces joueurs, qui ne font pas de paris au hasard, mais qui exploitent les erreurs de cotes ou jouent sur des marchés de niche, représentent seulement 1 % des parieurs en cumulant des gains de 1.000 euros ou plus par an. Bien qu’il ait quitté son poste, dégoûté par les pratiques de ce milieu « sans foi ni loi », il affirme que « strictement rien n’a changé depuis » son départ. En rejoignant un opérateur, il a rapidement déchanté en réalisant qu’il devait jouer les détectives pour évaluer « la dangerosité des joueurs pour l’entreprise », à l’aide de données récoltées par des logiciels en temps réel.
« Éthiquement, ça ne me plaisait pas. J’ai essayé de me battre un peu de l’intérieur contre ce système, mais mon chef a estimé qu’étant donné que tout le monde le fait, il n’y avait pas de raison que nous ne le fassions pas aussi », explique-t-il. « Nous étions chargés de filtrer les “sharks”. Nous prenions les 400 meilleurs joueurs du mois et ajoutions des annotations : “lui, il faut le limiter dans ses mises, c’est un joueur dangereux”, “lui, on augmente son plafond de mise car il joue n’importe comment et ne fait que perdre” », précise Jung.
L’ancien trader évoque un « système de surveillance et de traque bien établi et assumé en interne », qui n’est en rien une exception. Me Matthieu Escande, un avocat combatif contre les opérateurs de paris sportifs depuis quinze ans, confirme qu’il s’agit d’un système organisé, où tous les opérateurs effectuent du profilage de manière systématique.
La chasse aux requins
L’avocat fait référence aux codes utilisés par les bookmakers pour classer les joueurs. « Winamax utilise des lettres, de A à E. Pour nous, c’était des couleurs : bleu, vert, rouge », explique Jung. Leurs outils informatiques analysent toutes les mises et affichent les noms selon leur dangerosité. Ainsi, une mise verte indique un joueur inoffensif, tandis qu’une mise rouge signale un joueur performant qu’il convient de surveiller.
Les traders disposent d’un éventail de mesures pour indiquer aux parieurs qu’ils ne sont pas les bienvenus, comprenant des limitations de mise, le blocage de paris, la fermeture temporaire de comptes ou des retards de paiement des gains. « Nous pouvions même choisir dans quel sport limiter tel joueur. Si un parieur était bon en Ligue 1, il ne pourrait plus miser au-delà d’un euro », confie Sébastien Jung.
« Pour ma part, ils m’ont limité uniquement sur les performances des joueurs de NBA, car j’y réussissais. Pour le match de Manchester City, je pouvais parier 5.000 euros sans problème. J’étais catégorisé comme un gagnant NBA, mais pour le reste, ils ne m’en faisaient pas de souci », raconte Théo, un parieur qui se bat pour pouvoir jouer. Les justifications avancées restent toujours les mêmes, allant de la suspicion de fraude à la protection des joueurs.
Quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup
Cependant, les opérateurs se basent sur des conditions générales d’utilisation, des documents souvent denses et difficilement accessibles, qui sont, selon Me Léo Bernard, façonnées pour être interprétées en faveur des bookmakers. « Les opérateurs détiennent le monopole des paris, ce qui leur permet d’être assez flous dans leurs CGU pour pouvoir les interpréter selon leurs intérêts », admet-il.
Ces pratiques ne sont pas sans conséquences légales. « C’est complètement illégal, affirme l’ancien trader d’Unibet. Si un opérateur accepte une mise d’un client, il doit pouvoir l’accepter de manière équitable pour tous. Sinon, c’est comme si un supermarché laissait un client acheter cinq paquets de chips mais refusait un autre client au prétexte de sa santé. »
Que pense le régulateur de ces comportements ? Grégoire Dufay, directeur de l’offre de jeux à l’ANJ, ne croit pas au phénomène de traque généralisée. « Nous n’avons pas de témoignages plus précis à ce sujet », dit-il, bien qu’il concède qu’« il serait prétentieux de dire que ça n’existe plus, mais il nous semble que ça a beaucoup diminué ». Ce n’est pas toujours évident. Dans son dernier rapport, L’ANJ indiquait que « les opérateurs s’affranchissent des règles rappelées par l’ANJ […] en limitant les mises de joueurs dont ils estiment que les pratiques de jeu représentent un risque financier pour l’opérateur ».
Selon le rapport de 2023 du Médiateur des jeux, Winamax concentre près d’un quart des plaintes des parieurs. Bien que l’ANJ se soit engagée en 2021 à régler ces problèmes, en supprimant diverses clauses jugées illicites ou ambiguës, cela reste davantage théorique. « Les professionnels s’intéressent à leurs obligations uniquement lorsque les premières sanctions sont prononcées », observe Léo Bernard.
L’ANJ n’a pas de pouvoir de justice
L’ANJ a mis en place une procédure de médiation pour aider les parieurs s’estimant lésés, mais cette méthode est souvent inutile car les bookmakers ne sont pas obligés de participer. Le rapport d’activité du médiateur de 2023 mentionne de nombreux « refus de l’opérateur ».
Le régulateur affirme parvenir à trouver un accord « dans 50 % des cas » (sur environ 700 dossiers traités), mais cela concerne principalement de petites disputes sans gravité. En cas de litiges plus sérieux, le médiateur ne peut contraindre les opérateurs à respecter les règles.
Dans son rapport, le médiateur souligne que « le faible taux d’acceptation des propositions du médiateur par les opérateurs est en contraste avec la plupart des autres médiations. Cela est dû aux conflits souvent violents et à une culture des opérateurs peu encline à un compromis ou à des arguments juridiques ». En dernier recours, les parieurs doivent se tourner vers les tribunaux.
Les opérateurs et l’asphyxie financière des parieurs
C’est une option choisie par de plus en plus de parieurs mécontents, y compris des joueurs amateurs. Un exemple illustre cela : un parieur a réalisé un combiné gagnant d’environ 400.000 euros. Winamax a refusé de lui verser ses gains, accusant une fraude en raison de paris effectués sur des événements en direct auxquels il assistait, ce qui est interdit. Toutefois, le joueur avait misé sur des matchs se déroulant simultanément dans le monde entier.
Le juge a statué en faveur du joueur, ordonnant à Winamax de payer, mais le bookmaker a fait appel de cette décision. Pourquoi cette insistance ? « C’est une stratégie pour montrer aux futurs plaignants ce qui les attend s’ils engagent une procédure aussi complexe », analyse Me Bernard. Cette stratégie s’avère souvent efficace.
« Ils savent que pour des litiges de 200, 500 ou 1.000 euros, beaucoup ne vont pas se lancer dans une longue procédure », souligne Théo. « Leur stratégie repose sur l’asphyxie financière des joueurs. Ils prolongent les procédures jusqu’à ce que le parieur abandonne. » De plus, il n’est pas facile de se confronter à ces géants du secteur. « On se demande comment on peut lutter contre Winamax ou Betclic. Ils sont puissants et disposent de bons avocats, c’est perdu d’avance », confirme Théo.
« L’ANJ ne leur fait absolument pas peur »
Les bookmakers n’hésitent pas à utiliser des intimidations judiciaires pour décourager les plaignants, mais ils tentent aussi d’acheter le silence. Sébastien Jung témoigne : « Je suis en procès contre Betclic et ils ont tenté de me soudoyer. Mais leur argent ne m’intéresse pas. Je veux que l’on parle publiquement des jeux pathologiques, des limitations de mises. Si on accepte de se laisser acheter, il n’y aura jamais de jurisprudence et ils continueront leurs pratiques illégales sans crainte. »
Cette impunité, alimentée par un État complice qui tire profit des taxes sans agir sur le reste, ainsi qu’un régulateur manquant de ressources, pourrait bien perdurer. « L’ANJ ne leur fait absolument pas peur, déclare Théo, le parieur banni. À l’époque, il était presque risible de leur dire que j’allais les dénoncer au régulateur, ils répondaient que je pouvais tout à fait ouvrir un dossier à l’ANJ… ». Aucun opérateur n’a souhaité répondre à nos demandes d’entretien.

