Belgique

Simon Brunfaut : Ne pas laisser Trump entrer partout.

Donald Trump est décrit comme une personne qui « n’est pas seulement un homme politique » mais qui « gouverne nos nerfs » et « occupe l’espace mental ». Simone Weil est présentée comme celle qui a pensé l’attention comme une chose fragile et sacrée, précisant que « l’attention vraie » est « silencieuse » et ne « s’accroche pas ».


Cette semaine, je me suis interrogé sur la manière d’échapper à Donald Trump. Car Trump n’est pas seulement un homme politique. Il incarne une atmosphère. Un bruit de fond incessant. Il ne se contente pas de gouverner des institutions, il gère nos nerfs. Il occupe l’espace mental. Son objectif n’est pas de trouver des adhésions, mais de s’installer. Être présent partout, y compris là où il n’a pas à l’être : dans nos petits-déjeuners, nos fils d’actualité, nos pensées nocturnes, et même dans nos rendez-vous amoureux. La question ne se limite donc pas à comment lui répondre, mais à comment ne pas lui céder intérieurement.

Récemment, j’ai relu la philosophe Simone Weil. Elle est sans doute celle qui a le plus radicalement réfléchi sur le concept d’attention. Pour elle, l’attention est une chose fragile et sacrée. Il ne s’agit pas de regarder intensément ou de s’indigner bruyamment. La véritable attention est silencieuse. Elle ne s’accroche pas, ne s’impose pas, mais s’installe. Ce que nous observons devient alors, selon elle, notre monde intérieur. Or, dans un univers dominé par Trump, l’attention est précisément ce qui est pillé, saturé, et épuisé. Si elle était confrontée à notre réalité, Simone Weil nous inciterait probablement à développer une hygiène de l’attention en commençant par un geste très simple : protéger notre regard.

Fermer une application, par exemple. Ne pas commenter. Accepter que tout ne nécessite pas une réaction immédiate. Le silence, en ce cas, ne représente pas une démission : c’est un refus. Simone Weil établit une distinction nette : l’indifférence est un abandon, tandis que l’attention constitue une présence, une présence au monde, aux autres. L’attention, c’est écouter quelqu’un sans éprouver le besoin de lui répondre à tout prix. C’est faire une tâche jusqu’à son terme, c’est marcher sans objectif. C’est aussi éviter de tout ramener à soi. L’attention juste est décentrée. Elle observe sans se contracter. Elle laisse passer sans se sentir diminuée.

Ainsi, échapper à Trump ne revient pas à l’effacer du monde : c’est lui interdire d’entrer partout. C’est lui refuser notre respiration intérieure. Oui, nous devons cultiver un art de vivre dans un monde dominé par Trump. Être heureux, aujourd’hui, revient peut-être à apprendre à vivre dans une ambiance bruyante sans lui ressembler, à conserver un espace de retrait où la pensée et le corps peuvent encore se mouvoir librement, et à se souvenir, avec Simone Weil, que ce que nous aimons réellement commence presque toujours là où le bruit s’arrête.