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Syrie : « Le contrôle des détenus n’est plus leur priorité »

Le nouveau régime syrien dirigé par Ahmed al-Chareh continue la reprise en main du pays, notamment dans le nord-est, où sont détenus près de 100.000 prisonniers. Dans le nord-est de la Syrie, il y a douze lieux de détention contrôlés par les Forces démocratiques syriennes, soit de 60.000 à 80.000 personnes.


Un an après la chute et l’exil de Bachar al-Assad, le régime syrien dirigé par Ahmed al-Chareh continue de reprendre le contrôle du pays, notamment récemment dans le nord-est, où les Forces démocratiques syriennes (FDS) kurdes détiennent près de 100.000 prisonniers, dont des femmes, des enfants, et d’anciens combattants de l’État islamique.

Cette situation instable a déjà entraîné plusieurs affrontements entre les FDS et l’armée syrienne, permettant à une centaine de détenus de s’évader. Le ministère syrien affirme que 80 de ces fugitifs ont été repris, tandis que des transferts de détenus de Syrie vers l’Irak sont effectués ces derniers jours par des forces militaires occidentales.

Dans ce contexte, faut-il craindre de nouvelles évasions, avec le risque d’un retour du djihadisme dans la région ? Pour éclairer cette situation complexe, 20 Minutes a interrogé Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen, à Genève.

Que se passe-t-il actuellement en Syrie ?

Les nouvelles autorités syriennes, dirigées par Ahmed al-Chareh, reprennent le contrôle de plusieurs localités dans le nord-est du pays, précédemment sous la domination des Forces démocratiques syriennes (FDS) kurdes. Ce qui est frappant, c’est la décomposition rapide des FDS, accompagnée d’un quasi-lâchage des États-Unis et des pays occidentaux.

Les FDS comptaient sur ce soutien, ayant joué un rôle clé dans la lutte contre l’État islamique, y compris la détention de combattants. De nombreux camps étaient sous leur contrôle. Je pense que les nouvelles autorités syriennes ont su convaincre les États-Unis qu’elles pouvaient entièrement maîtriser le pays.

Pourquoi cette situation inquiète-t-elle ? Y a-t-il des risques d’évasion de masse d’anciens combattants de l’EI et d’un retour du djihadisme dans la région ?

Il existe toujours un risque, et nous avons déjà observé une tentative d’évasion. Pour les forces kurdes en déclin, le contrôle des détenus n’est plus une priorité. Cela constituait un atout dans leurs relations avec les Occidentaux et leur soutien. Cette dynamique a changé, car les nouvelles autorités syriennes font désormais partie de la coalition contre l’État islamique.

Cependant, les Syriens rencontrent des difficultés, en raison de tensions avec les Druzes, les Kurdes et les chrétiens. Cela représente un fardeau considérable. C’est ici que l’Irak entre en jeu.

En Irak, le risque semble plus faible. Le pays a de l’expérience en matière de gestion des détentions et ces prisonniers pourraient être soumis à un processus judiciaire. L’Irak a exprimé le souhait de pouvoir juger des milliers de combattants de l’État islamique, notamment parce qu’il y a des Irakiens parmi eux. Ce transfert pourrait être une solution idéale, du moins espérée par les Occidentaux.

Combien de détenus sont concernés par ces transferts ?

Les autorités irakiennes s’attendent au transfert de 7.000 détenus. Un pôle judiciaire international a été établi au sein du système judiciaire irakien pour juger les étrangers ayant commis des crimes ou des délits sur le sol irakien.

Il est également essentiel de rappeler que les Occidentaux, ainsi que les Irakiens, craignent que les FDS ne soient sous pression et que leur capacité à contrôler les prisons soit réduite. Cela explique l’urgence du transfert des prisonniers vers l’Irak, avec certaines personnes jugées dangereuses transportées par hélicoptère de l’armée américaine.

Combien de camps et de prisonniers sont situés dans le nord-est de la Syrie ?

Dans le nord-est de la Syrie, il y a douze lieux de détention sous le contrôle des Forces démocratiques syriennes, avec entre 60.000 et 80.000 personnes détenues. Il faut également noter qu’une génération entière a grandi dans ces camps depuis près de dix ans, constituant des individus presque adultes ayant connu cette vie. À Al-Hol, par exemple, il y a 37.000 personnes avec leur famille, ce qui équivaut à une petite ville.

Que vont devenir ces prisonniers une fois en Irak ?

L’Irak ne les gardera pas indéfiniment. Ils demanderont aux nombreux pays d’origine des combattants de l’État islamique de les rapatrier, mais ces pays ne sont pas pressés de le faire. Cependant, s’ils doivent être jugés en Irak, cela prendra du temps.

Les nouvelles autorités syriennes vont-elles libérer massivement des détenus ?

Les Nations unies ont sollicité l’accès aux établissements pénitentiaires. Les nouvelles autorités syriennes émettent des doutes quant à la nature de tous les prisonniers, affirmant qu’un nombre considérable d’entre eux n’a aucun lien avec l’EI et a été arrêté pour renforcer les effectifs. Cette hypothèse semble plausible. Ainsi, le travail de tri sera très difficile car cela nécessiterait un procès. Je redoute qu’en raison d’un manque de temps et de ressources, un tri a déjà lieu avant le déménagement des détenus. Les autorités irakiennes souhaitent également ce tri avant le transfert.