Constance Debré : la détresse des enfants et ados révèle la société
Pascal Claude a interviewé Constance Debré sur son livre, où elle évoque son intérêt pour la peine de mort, en précisant que la première phrase du livre, « Vous avez été condamné à mort », provient d’un protocole d’exécution dans un État, que Debré identifie comme l’Oklahoma, 35 jours avant l’exécution. Elle souligne également que la loi est une création humaine qui ne permet pas d’échapper aux règles établies et peut mener à des automatismes, particulièrement dans le contexte de la peine de mort qui n’existe plus en Europe mais demeure dans certains États des États-Unis.
Pascal Claude : « Vous avez été condamné à mort« , c’est la première phrase de Protocole, votre nouveau livre. Qu’est-ce qui a déclenché chez vous l’envie ou le besoin de lire des protocoles d’exécution ?
Constance Debré : Je souhaitais comprendre nos angoisses existentielles et leur déroulement. C’est ce qui m’intéresse le plus. En lisant les journaux, je découvre les événements dans le monde. Un jour, je lis sur une exécution et je cherche à saisir le processus. Les informations sont accessibles. Internet a ses défauts, mais aussi des qualités. J’ai donc trouvé beaucoup de documents, des textes juridiques que je sais analyser, car le droit m’intéresse toujours. Cela offre une façon très froide d’aborder les choses. Par la suite, il me fallait réfléchir à la manière de construire ce livre. Quelles informations intégrer ? À quel moment s’arrêter ? Devrions-nous expliquer ? Je ne cherchais pas à dénoncer la peine de mort, mais à réfléchir et à structurer, surtout sur la forme plutôt que sur le fond. C’est un thème terrible que je pense important d’introduire dans la littérature.
« Vous avez été condamné à mort« . Pourquoi avez-vous décidé de nous placer, nous, lectrices et lecteurs, à la place de celui dont les jours sont comptés ?
C’est une phrase réelle. C’est un document que j’ai modifié à peine, la première phrase est exacte et l’essentiel du texte est conservé. Il s’agit d’un formulaire trouvé dans un protocole d’exécution, remis aux condamnés dans un État, je crois que c’est l’Oklahoma, au moment de la délivrance d’un mandat d’exécution, soit 35 jours avant celle-ci. Le formulaire commence ainsi, s’adressant directement au condamné, lui disant « vous avez été condamné à mort« , suivi de diverses informations sur la suite des événements. C’est frappant, puissant, car la loi s’adresse directement à ceux qu’elle concerne, exprimant une réalité non seulement définitive mais aussi violente, résumant notre condition humaine liée à cette condamnation. Cela interpelle immédiatement le lecteur. De plus, il était nécessaire d’énoncer cette loi qui inflige cela aux êtres humains.
« La loi supprime les questions« , phrase extrêmement forte issue de votre texte. Ce n’est pas la première fois que vous menez une réflexion autour de la loi. La loi, elle empêche en quelque sorte de penser, elle mène à des automatismes ?
Je pense que la meilleure définition de la loi vient de Derrida, qui dit que « la loi est ce à quoi on n’échappe pas« . La loi ne tombe pas du ciel. C’est une création humaine. C’est un instrument en évolution. Les sociétés, les artistes, les écrivains lorsqu’ils composent un roman, n’agissent que dans le cadre de formes établies. Nous, dans notre quotidien, dans nos institutions, créons également des formes, des régulations, des habitudes, même à travers le langage. La loi est donc une invention pour naviguer dans le chaos.
« Il n’y a pas de bourreau, il y a des équipes d’exécution. On applique des protocoles, on suit des procédures, on respecte des règles. Personne ne tue« , écrivez-vous. La loi permet de se donner bonne conscience ?
C’est une des vertus des conventions et des formes que la société établit, peu importe leur origine. Cela nous permet effectivement de vivre sans trop réfléchir. Nous ne remettons pas en question nos actions, car elles s’inscrivent dans certaines normes ou règles, quelles qu’elles soient. Dans le cas de la peine de mort, c’est particulièrement frappant. Il n’y a pas eu d’évolution récente en Europe, car la peine de mort a été abolie. Cependant, elle demeure dans certains États des États-Unis, avec une tendance à la diminution. Ces protocoles ont été influencés par des techniques modernes, entraînant une forme de mécanisation des exécutions. Ainsi, il n’y a pas de bourreau individuel, et donc pas d’individu responsable, car le travail est compartimenté. Lorsque la technique s’associe à ces actes, cela rend les choses bien plus sombres. Cela fait des décennies que nous en avons conscience, notamment avec l’Allemagne, qui a été le modèle de cette modernité de la mort.
Vous nous apprenez dans le livre que le peloton d’exécution serait le mode d’exécution le plus fiable et par ailleurs très rapide et sans douleur. Vous ajoutez : « il est peu utilisé« . Vous nous soumettez les faits, rien que les faits ?
Lorsque l’on évoque la peine de mort, le débat s’engage souvent. Je ne dis pas que cela n’est pas pertinent. Cependant, j’ai trouvé intéressant, au lieu de donner mon opinion sur la question de l’éthique, de me concentrer sur les faits. Comment se déroule une exécution dans le cadre de la peine de mort aux États-Unis ? Quelles méthodes sont employées ? Quel impact cela a-t-il sur le corps ? Et en même temps, révéler les contradictions de la loi qui, tout en prétendant tuer, cherche à le faire de manière « civilisée » ou « sans douleur ». Malheureusement, cela échoue complètement, car plus les techniques sont modernes, plus leur efficacité en réalité diminue. Il n’existe pas de méthode humaine de mise à mort. Le paradoxe juridique réside dans l’existence d’un amendement de la Constitution américaine, le huitième, qui interdit les peines cruelles. Pourtant, tous les protocoles d’exécution sont validés en accord avec ce principe. Cela nous conduit à une situation absurde, où des méthodes décrites dans mon livre sont jugées non cruelles. Je n’ai rien inventé, je me suis fondée sur des faits et des témoignages, souvent recueillis dans la jurisprudence, donc avec des éléments relativement sérieux.
Vous avez par le passé été avocate. Quel lien y a-t-il entre l’acte de plaider et l’acte d’écrire ?
Pour moi, l’avocat, comme l’écrivain, n’est pas là pour porter un jugement. Au contraire, ils s’efforcent d’explorer la réalité plutôt que d’en tirer des conclusions. Il existe un moment où il faut effectivement juger, prendre des décisions, mais toute décision ou tout jugement occulte une partie de la vérité. Personnellement, je suis davantage dans la démarche d’élargir les perspectives. Je pense qu’il y a plus de compassion et de compréhension chez l’avocat et l’écrivain que chez le juge. Dans la plupart des affaires, plus de 90 % des accusations sont reconnues, le délit ou le crime n’étant souvent pas contesté. La question n’est donc pas de déterminer si la personne a commis l’acte, mais d’expliquer aux juges comment cet individu, qui est humain comme n’importe qui, a pu en arriver là.
À la fin du livre, vous faites résonner les cas de peines de mort avec l’épidémie de suicide d’adolescents aux États-Unis. Pourquoi ?
Parce que je dépeins un monde tourmenté par sa propre mortalité sans savoir comment y faire face. Ce mal-être se ressent dans toute la société. Les enfants et les adolescents souffrent énormément, un tiers étant sous traitement pour des troubles neurologiques, et le taux de suicides grimpe. Cela indique un malaise sociétal. J’essayais de montrer que, de nos jours, il y a une impression que quelque chose cloche. Je raconte une réalité archaïque, liée à notre condition humaine. Cette violence, qui est toujours présente, suscite la peur que le monde puisse sombrer rapidement dans le chaos. En visitant des lieux chargés d’histoire, comme l’Allemagne et en particulier Berlin, je perçois parfois des échos et des signes. Il arrive que je me demande si le mal n’est pas, d’une certaine manière, une essence insidieuse qui se déplace et réapparaît, pouvant à tout moment nous engloutir.
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