France

« Il a baissé son pantalon » : tabou des violences sexuelles sur infirmières.

Quatre infirmières sur dix ont été victimes de gestes à caractère sexuel lors de soins à domicile, selon une consultation en ligne publiée par l’Ordre national des infirmiers (ONI) en 2024. D’après cette consultation, 37 % des infirmiers victimes ont vu naître un sentiment d’insécurité au travail et seuls 2 % ont déposé plainte.


Quatre infirmières sur dix ont été victimes de gestes à caractère sexuel lors de soins à domicile. Tel est le constat de l’Ordre national des infirmiers (ONI) dans sa vaste consultation en ligne publiée mercredi. Réalisé en 2024 auprès de 21 000 infirmiers, ce questionnaire avait pour but de mettre en lumière les violences subies par ces professionnels de santé.

« L’ampleur des violences sexistes et sexuelles nous a étonnés », reconnaît Alain Desbouchages, président national du Conseil national de l’ordre des infirmiers (Coni). Laurence, infirmière libérale de 60 ans dans l’Yonne, n’est quant à elle pas surprise par ce chiffre. Un soir de mars 2024, alors qu’elle effectue sa tournée des domiciles, elle se rend chez un patient atteint d’une maladie psychiatrique qu’elle suit depuis deux ans pour des injections quotidiennes d’insuline. « On le connaissait bien, on lui amenait régulièrement à manger parce qu’il était dans une grande précarité », confie l’infirmière.

« Je me suis dit « ça y est, je vais y passer » »

En entrant chez lui, Laurence entend fermer la porte à clé derrière elle. « Il m’a ensuite dit qu’il avait mal au zizi et qu’il fallait que je regarde », se souvient-elle. Laurence refuse et lui explique que s’il a un problème, il doit se rendre aux urgences. « Là, il a baissé son pantalon et je me suis retrouvée face à son sexe en érection, puis il m’a violemment attrapé le bras. » Elle explique qu’elle se débat et commence à paniquer. « Je me suis dit « ça y est, je vais y passer ». » En voyant la porte d’entrée, elle aperçoit le trousseau de clés encore enfoncé dans la serrure, court vers la sortie, tourne la clé et se précipite dehors.

« Quand je suis sortie de chez lui, j’étais tétanisée, je ne savais plus où j’étais. Je me suis enfermée dans ma voiture, j’ai appelé une collègue et je suis rentrée chez moi. » À son arrivée, en larmes, son mari et ses enfants s’inquiètent. « Mon époux m’a incité à porter plainte. » Dès le lendemain, elle se rend à la gendarmerie, mais se heurte à des difficultés.

Un sentiment d’insécurité

« En tant qu’infirmier, vous gérez le corps des patients, certains gestes relèvent de la sphère intime et peut-être que cela peut donner lieu à un fantasme », avance le président du Coni. On apprend à l’école d’infirmiers la distance à conserver avec le patient, mais cela ne prévient pas des comportements inappropriés de certains.

Ces violences ont des conséquences. Selon la consultation de l’ONI, 37 % des infirmiers victimes ressentent un sentiment d’insécurité au travail et 12 % ont changé de domaine d’activité. Laurence souligne qu’« on n’est pas préparé à ce type d’incident », précisant que « lorsqu’on est seule au domicile du patient, tout peut se produire ». Elle déplore que « ce sentiment d’insécurité existe dans notre profession et personne n’en tient compte ».

Seules 2 % des victimes portent plainte

Suite à son agression, Laurence refuse catégoriquement que la porte d’entrée du domicile de ses patients soit fermée à clé, pour des raisons de sécurité. « Je laisse aussi toujours ma voiture dans le sens du départ, c’est un flic qui m’avait donné ce conseil il y a une dizaine d’années. »

Parmi les infirmiers victimes, 38 % n’ont pas entrepris de démarches et seulement 2 % ont déposé plainte, selon la consultation de l’ONI. Bien que Laurence fasse partie des 2 %, cette expérience ne l’a pas laissée indemne. « Les gendarmes n’ont montré aucune empathie et m’ont interrogée comme si je venais porter plainte pour un cambriolage. Leurs questions étaient lamentables, vicieuses. Ils en étaient presque à me demander si je ne l’avais pas aguiché. » Après cet entretien, Laurence se sent « honteuse ». « Je me suis demandé pourquoi ça m’était arrivé à moi, qui ne mettais jamais de décolleté et qui ai toujours fait attention. »

Des mesures de prévention et d’accompagnement

Face à ce phénomène, l’ONI a lancé mercredi une campagne de communication pour sensibiliser soignants et patients. Des affiches « STOP. Et c’est puni par la loi » sont diffusées dans les lieux de travail et sur les réseaux sociaux pour encourager les victimes à « briser le silence ». Par ailleurs, « nous souhaitons qu’un élu infirmier soit formé dans chaque département pour accompagner une victime dans le dépôt de sa plainte, voire dans la sécurisation de son cabinet », assure Alain Desbouchages. Le conseil départemental de l’ONI auquel la victime est inscrite peut déjà se constituer partie civile à ses côtés pour soutenir sa plainte.

L’Ordre vise également à généraliser des conventions avec la police et la justice. « À partir de la rentrée 2026, un module sur le repérage des violences sexistes et sexuelles sera enseigné dans la formation des élèves infirmiers », ajoute le président du Coni, en souhaitant que ce sujet soit aussi abordé lors de formations continues pour les professionnels en activité. Le ministère de la Santé projette également des « contrôles réguliers » par les ordres professionnels du fichier des auteurs d’infractions sexuelles et cherche un « vecteur législatif ».

Deux mois après les faits, Laurence a dû retourner dans l’immeuble de son patient pour soigner d’autres malades. Deux ans après sa plainte, elle n’a toujours pas de nouvelles de la gendarmerie.