France

« Il a baissé son pantalon » : violences sexuelles sur infirmières par patients.

Quatre infirmières sur dix ont été victimes de gestes à caractère sexuel lors de soins à domicile, selon une consultation de l’Odre national des infirmiers (ONI) réalisée en 2024 auprès de 21.000 infirmiers. D’après cette consultation, 38 % des infirmiers victimes n’ont entrepris aucune démarche et seuls 2 % ont déposé plainte.


Quatre infirmières sur dix ont été victimes de gestes à caractère sexuel lors de soins à domicile. Ce constat émane de l’Ordre national des infirmiers (ONI) suite à une vaste consultation en ligne publiée mercredi. Réalisé en 2024 auprès de 21.000 infirmiers, ce questionnaire avait pour but de mettre en lumière les violences auxquelles ces soignants font face.

« L’ampleur des violences sexistes et sexuelles nous a étonnés », admet Alain Desbouchages, président national du Conseil national de l’ordre des infirmiers (Coni). Laurence, une infirmière libérale de 60 ans, exerçant dans l’Yonne, n’est toutefois pas surprise par ce chiffre. Un soir de mars 2024, lors de sa tournée des domiciles, elle se rend chez un patient souffrant d’une maladie psychiatrique qu’elle suit depuis deux ans pour lui administrer ses injections d’insuline quotidiennes. « On le connaissait bien, on lui amenait régulièrement à manger parce qu’il était dans une grande précarité », confie Laurence.

En entrant chez lui, Laurence se rend compte qu’il ferme la porte à clé derrière elle. « Il m’a ensuite dit qu’il avait mal au zizi et qu’il fallait que je regarde », se rappelle-t-elle. Laurence refuse et lui explique qu’il doit aller aux urgences. « Là, il a baissé son pantalon et je me suis retrouvée face à son sexe en érection, puis il m’a violemment attrapé le bras. » Laurence se débat et commence à paniquer. « Je me suis dit « ça y est, je vais y passer ». » En voyant la porte d’entrée, elle aperçoit le trousseau de clés encore enfoncé dans la serrure. Elle parvient à courir, tourner la clé et sortir en trombe.

« Quand je suis sortie de chez lui, j’étais tétanisée, je ne savais plus où j’étais. Je me suis enfermée dans ma voiture, j’ai appelé une collègue et je suis rentrée chez moi. » À son retour, son mari et ses enfants, la voyant en larmes, s’inquiètent. « Mon époux m’a incité à porter plainte. » Laurence se rendra dès le lendemain à la gendarmerie, mais elle va être déçue.

« En tant qu’infirmier, vous gérez le corps des patients, certains gestes relèvent de la sphère intime et cela peut susciter des fantasmes, explique le président du Coni. On apprend à l’école d’infirmiers la juste distance avec le patient, mais rien n’empêche certains patients d’adopter ce type de comportement. »

Ces violences laissent des séquelles. D’après la consultation de l’ONI, 37 % des infirmiers victimes ont ressenti un sentiment d’insécurité au travail et 12 % ont changé de secteur d’activité. Laurence souligne qu’« on n’est pas préparé à ce type d’incident » et rappelle que « lorsqu’on est seule au domicile du patient, tout peut se produire ». « Ce sentiment d’insécurité existe dans notre profession et personne n’en tient compte », déplore-t-elle.

Depuis son agression, Laurence refuse que la porte d’entrée du domicile de ses patients soit fermée à clé, pour sa sécurité. « Je laisse aussi toujours ma voiture dans le sens du départ, c’est un policier qui m’avait conseillé cela il y a une dizaine d’années. »

Parmi les infirmiers victimes, 38 % n’ont entrepris aucune démarche et seuls 2 % ont déposé plainte, selon la consultation de l’ONI. Laurence compte parmi ces 2 %, mais elle n’en a pas ressenti de satisfaction. « Les gendarmes n’ont fait preuve d’aucune empathie et m’ont interrogée comme si je venais porter plainte pour un cambriolage. Leurs questions étaient lamentables, vicieuses. Ils étaient presque à me demander si je ne l’avais pas aguiché. » Après cet entretien, Laurence se sent de la « honte ». « Je me suis demandé pourquoi cela m’était arrivé à moi, qui ne mets jamais de décolleté et fais toujours attention. »

Face à l’ampleur de ce phénomène, l’ONI a lancé mercredi une campagne de communication pour sensibiliser soignants et patients. Des affiches avec le message « STOP. Et c’est puni par la loi » sont diffusées sur les lieux de travail et les réseaux sociaux pour encourager les victimes à « briser le silence ». Par ailleurs, « nous souhaitons qu’un élu infirmier dans chaque département soit formé pour accompagner une victime dans le dépôt de sa plainte, voire pour sécuriser son cabinet », déclare Alain Desbouchages. Le conseil départemental de l’ONI auquel la victime est inscrite peut d’ores et déjà se joindre à sa plainte en se constituant partie civile.

L’Ordre espère également établir des conventions territoriales avec la police et la justice. « Dans la formation des élèves infirmiers, un module sur le repérage des violences sexistes et sexuelles sera enseigné dès la rentrée 2026 », ajoute le président du Coni, qui se veut optimiste quant à une meilleure prise en charge de ce sujet lors des formations continues pour les professionnels en activité. Le ministère de la Santé envisage aussi des « contrôles réguliers » par les ordres professionnels sur le fichier des auteurs d’infractions sexuelles et cherche à établir un « vecteur législatif ».

Deux mois après les faits, Laurence a dû retourner dans l’immeuble de son patient pour soigner d’autres malades. Deux ans après sa plainte, elle n’a toujours pas reçu de nouvelles de la gendarmerie.