France

Défense : Emmanuel Macron affirme que les industriels français sont « en retard »

Emmanuel Macron a remercié les industriels de la Défense de « l’énorme effort réalisé ces dernières années » lors de ses vœux aux armées le 15 janvier dernier, tout en les accusant « d’être en retard » par rapport à d’autres pays. Jean-Pierre Maulny, directeur-adjoint de l’Iris, a déclaré que « le premier discours d’Emmanuel Macron sur l’économie de guerre remonte à juin 2022, juste après le début de la guerre en Ukraine, et plus de trois ans après, force est de constater que nous n’y sommes toujours pas ».

Emmanuel Macron a exprimé des sentiments mitigés lors de ses vœux aux armées le 15 janvier dernier. Bien qu’il ait remercié les industriels de la Défense pour « l’énorme effort réalisé ces dernières années », il les a également critiqués pour « être en retard » par rapport à d’autres pays, leur a signifié « de se faire sortir du marché », et a demandé qu’ils soient « plus volontaristes » pour renforcer la défense de la France face aux menaces.

Assemblage d'avions de chasse Rafale dans les ateliers de Dassault-Aviation à Mérignac, près de Bordeaux.
Assemblage d’avions de chasse Rafale dans les ateliers de Dassault-Aviation à Mérignac, près de Bordeaux.  - GEORGES GOBET/AFP

« On a beaucoup parlé d’économie de guerre, » a souligné le chef de l’Etat. « Nous avons doublé, parfois triplé nos capacités de production, mais est-ce que nous sommes en économie de guerre ? La réponse est non. Si nous étions en guerre, j’ose espérer que nous ne produirions pas ainsi. »

« Force est de constater que nous ne sommes toujours pas » en économie de guerre

Mais, qui est responsable du fait que la BITD (Base industrielle et technologique de défense) française n’est pas encore opérationnelle ? Dans un entretien accordé à 20 Minutes, Jean-Pierre Maulny, directeur-adjoint de l’Iris (Institut de relations internationales et stratégiques) et responsable des études liées à l’industrie de l’armement et aux ventes d’armes, rappelle que « le premier discours d’Emmanuel Macron sur l’économie de guerre remonte à juin 2022, juste après le début de la guerre en Ukraine, et plus de trois ans après, force est de constater que nous n’y sommes toujours pas. »

Selon lui, « les discussions sont difficiles entre l’Etat français et les industriels », tout simplement « parce qu’il n’y a pas d’argent ». En résumé : « l’Etat demande aux industriels de produire vite et en grandes quantités, et les industriels demandent que l’Etat finance et passe des commandes, arguant qu’ils ne peuvent pas travailler sur fonds propres. » C’est un véritable cercle vicieux.

Par ailleurs, Jean-Pierre Maulny note que pour les grands programmes d’armement, les industriels doivent composer avec « une chaîne de production énorme », qui implique jusqu’à 500 sous-traitants pour la conception du Rafale. « Il faut que toute cette chaîne suive, qu’elle soit elle aussi dimensionnée pour fabriquer dans des quantités plus importantes, sans oublier les problèmes de disponibilité de certains composants, notamment de composants civils, parce que la défense n’est pas prioritaire… »

Cela dit, « des efforts ont quand même été faits par les industriels, qui vont plus vite pour fabriquer un canon Caesar ou un missile Aster, » assure Jean-Pierre Maulny. Le rythme de production du Rafale est également en train de remonter et devrait bientôt atteindre trois avions par mois. Toutefois, « il est vrai que sur certains programmes, on pourrait encore gagner du temps en agissant sur la certification des matériels ou en allégeant certaines spécifications opérationnelles… »

« Développer un grand programme d’armement, c’est effectivement très long »

Au-delà des capacités et des rythmes de production, Emmanuel Macron a critiqué des délais de conception trop longs. « Quand on a des délais de 5, 7 ans pour des capacités nouvelles, on se fait sortir du marché, » a-t-il ainsi lancé. « Tout dépend de ce que l’on entend par nouveaux projets, » commente Jean-Pierre Maulny. « Développer un grand programme d’armement, c’est effectivement très long, mais ce n’est pas lié qu’aux industriels, c’est aussi lié aux opérationnels et à la DGA [Direction générale de l’armement]. Pour des équipements moins importants en matière de conceptualisation, comme les drones, cela va en revanche beaucoup plus vite, et la tendance est d’aller encore plus vite. »

Le directeur-adjoint de l’Iris reconnaît néanmoins que « les grandes entreprises de la Défense sont peut-être moins adaptées à cette capacité de conceptualiser rapidement que des PME innovantes ». C’est d’ailleurs pourquoi « ces deux types d’entreprises n’hésitent plus à se rapprocher désormais pour développer certains programmes, comme l’alliance entre KNDS et Delair pour une munition télé-opérée [ou drone kamikaze]. » La DGA a d’ailleurs annoncé jeudi la livraison aux armées, dix-huit mois après la commande, des premières munitions télé-opérées industrialisées en France, développées par ce consortium entre KNDS et la start-up Delair.

« Des lacunes en Europe, sur différents segments » d’armement

Le chef de l’Etat a également évoqué l’Europe dans son discours. « Beaucoup de nations investissent massivement pour rattraper leur retard, et en le faisant dans l’urgence, elles se tournent vers d’autres pays, » a-t-il déclaré. « Nous devons les convaincre d’acheter européen. » Il n’exclut pas que la France aille elle-même « chercher des solutions européennes, si elles sont plus rapides ou plus efficaces. »

« Sur l’Europe, il a en partie raison, » poursuit Jean-Pierre Maulny. « Mais quand les Polonais ont acheté coréen, c’est qu’ils n’avaient pas trouvé d’équivalent, car il y a des lacunes en Europe sur différents segments qu’il faut combler. » L’expert s’interroge davantage sur le cas de l’Allemagne, « un pays qui dispose d’énormément d’argent et qui le dépense dans des systèmes de défense antimissiles israéliens et américains, ou dans des avions de patrouille maritime P8 américains… » Des segments qui, eux, sont couverts par la BITD européenne.