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Iran 1979 : une révolution qui n’a pas eu lieu

Mohamed Reza Pahlavi, mieux connu sous le nom de Shah, a quitté Téhéran pour Le Caire en Égypte le 16 janvier 1979, marquant la fin de son règne. L’Ayatollah Khomeini est rentré en Iran le 1er février 1979 après 15 années d’exil, avec une manifestation populaire d’une ampleur rarement atteinte dans l’histoire.

Le Shah poussé à l’exil fin des années 70

Mohamed Reza Pahlavi, mieux connu sous le nom de Shah ou d’empereur d’Iran, avait vu sa popularité et son autoritarisme croître au fil des années. Bien qu’il ait su établir des relations diplomatiques solides avec des leaders occidentaux, il était en proie à de graves difficultés sur le plan intérieur. Son ambition était de transformer son pays, largement sous-développé, en une nation moderne et industrialisée, mais de puissantes forces religieuses s’opposaient à cette modernisation jugée brutale.

Avec un précédent exil en 1953 dû à ses divergences avec le Premier ministre Mohammad Mossadegh concernant l’industrie pétrolière et la politique, le Shah avait déjà connu un moment difficile. Pour Firouzed Nahavandi, sociologue d’origine iranienne et auteure de plusieurs ouvrages sur l’Iran, cet épisode a marqué un durcissement de son régime à partir de 1955 et un changement de son comportement. « Ces jours d’exil l’auraient conforté « dans l’idée qu’il ne laisserait plus jamais un mouvement se mettre en place« , précise-t-elle. « Avant cela, il avait une attitude plutôt démocratique. Les partis politiques avaient prospéré de la seconde guerre mondiale à cette période. » Des milliers d’opposants politiques ont été emprisonnés et torturés.

À la fin de l’année 1978, l’Iran est en proie à des troubles, et les pays occidentaux, avec les États-Unis en tête, semblent se détourner du Shah. Cette année-là est marquée par des grèves dans le secteur pétrolier et des fermetures de commerces. Surtout, d’immenses foules réclament le départ du dictateur.

À la fin décembre 1978, une majestueuse foule de mollahs s’étendait dans les larges avenues de Téhéran, où des portraits de l’Ayatollah Khomeini, en exil, étaient omniprésents. Bien que l’opposition laïque, marxiste ou libérale soit moins visible, elle dépendait également du mouvement. Les manifestations, politiques et religieuses, s’entremêlent désormais dans l’opposition au Shah. Les femmes, portant des tchadors noirs devenus l’uniforme de l’opposition, étaient très nombreuses à défiler, affirmant « Nous sommes plus de 3 millions« , dans un élan euphorique. Les manifestations se sont poursuivies pendant des semaines, tandis que l’armée et la police politique demeuraient impuissantes.

Le 16 janvier 1979, le Shah quitte finalement Téhéran pour Le Caire, en Égypte, marquant la fin de son règne, auparavant soutenu par les États-Unis.

7 septembre 1978 : manifestation dans les rues de Téhéran contre le Shah. © BELGA/AFP –

1er février 1979 : le retour de l’Ayatollah Khomeini

1er février 1979 : le leader révolutionnaire, l'Ayatollah Ruhollah Khomeini, quittant le Boeing 747 d'Air France qui l'a ramené à Téhéran.

À Neauphle-le-Château, en France, le 25 janvier 1979, le village d’habitude calme est en émoi. De nombreuses femmes vêtues de tchadors noirs déambulent dans les rues. Des hommes essaient de se frayer un chemin vers une petite maison dont le jardin déborde. L’Ayatollah Ruhollah Khomeini, avec son turban noir, sa longue tunique et sa barbe de sel, apparaît, se préparant à faire sa dernière prière en terre étrangère. Après 15 années d’exil en Turquie, en Irak, puis en France, il se prépare à rentrer en Iran pour conduire la révolution islamique, instaurer une république fondée sur la charia. Son retour prévu le 1er février 1979 est attendu avec une grande ferveur. Cette révolution doit démontrer au monde occidental que l’aspiration populaire est immense et inébranlable.

Malgré le soutien populaire dont il bénéficie, Khomeini n’a pas encore pris le pouvoir. Une faction de l’armée demeure loyale au Shah, et le Premier ministre en place refuse de céder sa position.

Lors de cette manifestation imposante, un journaliste de la RTBF interroge une manifestante sur son souhait de faire partir Chapour Bakhtiar, celui qui sera le dernier Premier ministre du Shah.

-« Oui« , répond-elle.

– Le journaliste : « Mais il y a beaucoup de morts dans les manifestations« .

– La manifestante : « Ça ne fait rien. Pour la liberté, il faut mourir« .

– Le journaliste : « Vous êtes prête à aller manifester dans les prochains jours, même si vous savez que les soldats vont tirer ?« 

– La manifestante : « Oui. Tout le monde, je crois, est comme moi…« .

Le reflet des slogans de l’ayatollah Khomeini dans les lunettes d’une femme iranienne. © BELGA/AFP – STAFF

Une révolution divisée, un peuple trompé

Durant une dizaine de jours, l’Iran est en incertitude. La révolution iranienne est divisée. Il existe des factions d’opposition laïque et démocrate, divisées en plusieurs groupes, ainsi que de puissantes factions révolutionnaires également disjointes, comprenant différents islamistes, des marxistes et des anarchistes… Le climat de confusion domine dans les rues de Téhéran.

L’ayatollah Khomeini, profitant de ces scissions, avance inexorablement dans la constitution d’un État théocratique.

Anwar Mir Satari, ancien étudiant en Iran, emprisonné par le régime du Shah et souffrant de torture, était un ardent partisan de son éviction. Évoquant le retour de Khomeini, il dit que ce « petit Mollah » semblait indifférent au pouvoir. « A Paris, il promettait la liberté pour les communistes et les femmes en Iran. Il y avait aussi une forte propagande occidentale, notamment de la BBC, qui vantait Khomeini en continu.« 

Anwar Mir Satari, militant républicain pour la laïcité et la démocratie, exilé en Belgique depuis 1986, déclare :

Khomeini a trompé le peuple.

L’Ayatollah nomme initialement un Premier ministre libéral pour apaiser les réformistes et les laïcs. Cependant, en même temps, il met en place les Gardiens de la révolution, des groupes de fidèles dévoués. Ces « Pasdaran » commencent à investir les bureaux locaux, en prenant de force des postes au sein des administrations ou de l’armée. Cette milice se transforme peu à peu en une armée parallèle au service de Khomeini.

Un fidèle s’exclame : « L’imam est venu. Il a rassemblé tout le monde avec le slogan ‘Il n’y a de Dieu qu’Allah’. Et ils ont donné tout le pouvoir à Allah. » En quelques mois, les Gardiens de la révolution purgent l’État iranien des partisans du Shah ainsi que de l’opposition islamiste plus modérée ou laïque. Ceux qui osent s’opposer à Khomeini sont menacés, contraints à l’exil, souvent emprisonnés ou assassinés. Khomeini, dont le pouvoir ne cesse de croître, est reconnu comme le guide suprême de la révolution en décembre 1979, et son emprise sur l’Iran ne fera que se renforcer jusqu’à sa mort en 1989.

Le livre de Firouzeh Navahandi « Femmes iraniennes, évolution ou révolution. Comment survivre sous un régime islamiste » a été publié l’année dernière.

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